Enquête

Saint-Denis, Montreuil, Roubaix : trois villes, un même effacement

Intérieur d'une synagogue abandonnée, symbole de l'effacement juif lié à la montée de LFI et de l'antisémitisme

La donnée. À Saint-Denis, Montreuil et Roubaix, LFI obtient entre 49 et 55 % dès le premier tour de la présidentielle 2022, contre 22 % au niveau national. Dans ces mêmes villes, la part d’immigrés atteint deux à cinq fois la moyenne française.

Ce qu’elle révèle. La transformation démographique de ces territoires a engendré un vote communautaire massif dont LFI est le véhicule, pendant que la présence juive, il y a encore peu vivante, s’éteint bureau de vote après bureau de vote.

Trois villes, un même basculement électoral

55,35 %
Mélenchon T1 à Montreuil
Présidentielle 2022 (nationale : 21,95 %)
49,7 %
Immigrés à Saint-Denis
INSEE 2022 (nationale : 10,3 %)
85 %
LFI dans certains bureaux de Roubaix
Bureaux des 3 Ponts et de l’Alma, 2022-2024
62 %
Électeurs musulmans pour LFI
Européennes 2024 (Ifop)

Le phénomène ne relève ni de l’anecdote ni de la conjoncture. À Roubaix, Mélenchon obtient 52,50 % au premier tour de la présidentielle 2022, puis David Guiraud, député LFI, est réélu avec 64,32 % aux législatives 2024. Aux européennes, la liste Aubry (LFI) y atteint 42,84 %, contre 9,89 % au niveau national. Aux municipales de mars 2026, Guiraud mène encore au premier tour avec environ 46,5 %. Le schéma se répète d’un scrutin à l’autre.

En Seine-Saint-Denis, les scores sont plus brutaux encore. Éric Coquerel est élu dès le premier tour des législatives 2024 dans la première circonscription (Saint-Denis, Saint-Ouen, Épinay) avec 65,28 %. Bastien Lachaud atteint 71,68 % dans la sixième (Aubervilliers, Pantin). À Montreuil, le camp LFI cumule 77 % au second tour. Sur les 40 communes du département, LFI arrive en tête dans 33 aux européennes 2024.

Ces scores n’ont aucun équivalent dans l’histoire électorale française récente. Même le Parti communiste à son apogée, dans ces mêmes villes, ne franchissait pas ces seuils au premier tour.

La variable que personne ne veut nommer

Trois villes : démographie, pauvreté, vote LFI
Indicateur Saint-Denis Montreuil Roubaix France
Population 148 907 ~110 000 98 286
Part d’immigrés (INSEE 2022) 49,7 % 24,8 % 22,1 % 10,3 %
Part d’étrangers 40,5 % 19,8 % 7,7 %
Taux de pauvreté 36 % 46 % 14,9 %
Mélenchon T1 2022 49,09 % 55,35 % 52,50 % 21,95 %
LFI législatives 2024 (élu·e T1 ou T2) 65-72 % ~77 % 64,32 %

Sources : INSEE 2022, Ministère de l’Intérieur (résultats électoraux 2022-2024)

L’argument arrive comme un réflexe : c’est la pauvreté qui explique le vote LFI, pas la composition ethno-religieuse. L’argument a une part de vérité. Roubaix, ville la plus pauvre de France parmi les communes de plus de 20 000 habitants (46 % de taux de pauvreté), vote massivement à gauche depuis des décennies.

Mais l’argument ne tient pas à l’examen. Des villes comparablement pauvres du nord de la France, sans forte population musulmane, ne produisent pas 85 % pour LFI dans certains bureaux de vote. La pauvreté seule ne génère pas un vote monolithique au premier tour. Ce qui le génère, c’est la combinaison d’un électorat communautaire structuré et d’un parti qui a fait le choix stratégique de le capter.

Les chiffres de l’Ifop ne laissent guère de place au doute interprétatif. 62 % des électeurs musulmans ont voté LFI aux européennes 2024. 69 % ont voté Mélenchon au premier tour 2022. Environ 50 % des électeurs LFI sont musulmans. 83 % des électeurs musulmans citent le conflit israélo-palestinien comme enjeu « déterminant » de leur vote, contre 25 % de l’ensemble des Français.

La commission parlementaire de décembre 2025 a posé les mots que la classe politique évitait : elle a qualifié la stratégie de LFI d’« électoraliste et clientéliste ». Ce n’est pas un éditorialiste qui le dit. C’est le Parlement.

L’effacement juif, territoire par territoire

Pendant que ces villes basculaient électoralement, une autre transformation s’opérait, silencieuse et documentée en pointillés. La Seine-Saint-Denis a perdu environ 80 % de sa population juive en une décennie. La synagogue de Saint-Denis a fermé. À Bondy, les fidèles de Kippour sont passés de 700-800 à 350-400. En 2015, un incendie criminel a visé la synagogue de Bondy. La même année, le grand rabbin Korsia constatait qu’il n’y avait « plus aucun enfant juif dans les écoles publiques du 93 ».

À Roubaix, c’est Mehdi Nemmouche qui incarne le lien entre territoire et passage à l’acte. Né dans cette ville, radicalisé en prison puis en Syrie, il a assassiné quatre personnes au Musée juif de Bruxelles en mai 2014.

À l’échelle nationale, les actes antisémites ont atteint 1 676 en 2023 (+284 % par rapport à 2022) et 1 570 en 2024. L’agglomération parisienne, qui inclut la Seine-Saint-Denis, a enregistré une hausse de 340 % entre 2023 et 2024 selon le préfet Nuñez. Le 93 est le deuxième département le plus touché après Paris. Dans le milieu scolaire d’Île-de-France, la progression atteint 317 %.

Évolution de la part d’étrangers à Saint-Denis (INSEE)

1999

26,4 %

2022

40,5 %

Le chiffre le plus révélateur ne figure dans aucun tableau officiel : 60 000 Juifs français, environ 10 % de la communauté estimée, sont partis en Israël entre 2000 et 2020. Cet exode a commencé avant l’émergence de LFI, ce qui interdit d’attribuer au seul mélenchonisme la responsabilité du phénomène. Mais LFI l’a accéléré. Quand 58 % des proches LFI comparent Israël aux nazis (Fondapol 2024), quand 14 % expriment de la sympathie pour le Hamas, quand Mélenchon refuse de qualifier le Hamas d’organisation terroriste, la mécanique n’est plus seulement électorale. Elle est existentielle pour ceux qui restent.

92 % des Français juifs estiment que LFI contribue à la montée de l’antisémitisme (Ipsos). 76 % des Français dans leur ensemble jugent les déclarations de Mélenchon sur le sujet « problématiques ». Le déni n’est pas dans l’opinion. Il est dans l’appareil.

Ce que les chiffres dessinent, et ce qu’ils ne prouvent pas

Précisons ce que cet article ne dit pas. Il ne dit pas que la population musulmane est antisémite par essence. Il ne dit pas que la pauvreté n’a aucun rôle dans le vote LFI. Il ne dit pas que corrélation vaut causalité.

Il dit que dans trois villes françaises, trois phénomènes coexistent avec une régularité qui défie le hasard : une transformation démographique rapide (Saint-Denis est passée de 26,4 % d’étrangers en 1999 à 40,5 % en 2022), un vote LFI sans équivalent national, et un effacement de la présence juive. Il dit que 19 % des musulmans français déclarent éprouver de l’antipathie envers les Juifs, soit trois fois la moyenne nationale. Il dit que LFI a choisi, sciemment et parlementairement documenté, de transformer cette réalité en machine électorale.

Il dit enfin que le nord de la France, Roubaix en tête, ne figure pas dans le top 5 des départements pour les actes antisémites. Non pas parce que l’antisémitisme y est absent, mais parce que les Juifs en sont déjà partis. On ne recense pas d’actes contre une communauté qui n’existe plus.

Les villes sans Juifs ne produisent pas de statistiques antisémites. Elles produisent un silence que l’on confond avec la paix.

Méthodologie

Données électorales : résultats officiels du Ministère de l’Intérieur (présidentielle 2022, législatives 2024, européennes 2024, municipales 2026 T1). Démographie : INSEE, recensement 2022 ; Michèle Tribalat/INED pour les données d’origine des mineurs en Seine-Saint-Denis. Vote musulman : enquêtes Ifop 2022-2024. Antisémitisme : SPCJ (Service de protection de la communauté juive) pour les chiffres nationaux ; préfecture de police pour l’agglomération parisienne ; CRIF pour les données locales. Sondages d’opinion : Fondapol 2024, Ipsos 2024. Rapport parlementaire : commission d’enquête sur l’antisémitisme, décembre 2025.

Limites : les données SPCJ sont agrégées par département, non par commune, ce qui empêche une corrélation ville par ville. Les données sur la population juive locale reposent sur des estimations communautaires (CRIF, consistoires), l’INSEE ne recensant pas l’appartenance religieuse. L’exode juif a débuté dans les années 2000, avant la création de LFI (2016), ce qui interdit d’imputer à ce seul parti l’intégralité du phénomène. Les taux de pauvreté constituent un facteur confondant légitime, partiellement mais insuffisamment explicatif.

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