Décryptage

Assistants parlementaires fichés S : l’affaire qui transforme LFI en parti milicien

Hémicycle de l'Assemblée nationale française, lieu du scandale des emplois fictifs LFI

L’affirmation. Mathilde Panot, présidente du groupe LFI à l’Assemblée : « Aucun insoumis n’est impliqué. »

Le sous-texte. Deux assistants parlementaires de Raphaël Arnault, député LFI, cofondateurs de la Jeune Garde, fichés S, rémunérés sur crédit collaborateur, dont l’un enregistré sous pseudonyme, ont été interpellés dans le cadre d’un homicide volontaire. Un troisième interpellé était ex-stagiaire du même député.

Le 12 février 2026, Quentin Deranque, étudiant de 23 ans, est lynché par six individus cagoulés dans une rue de Lyon, en marge d’une conférence de l’eurodéputée LFI Rima Hassan à Sciences Po. Deux jours plus tard, il meurt d’un traumatisme crânien. Le 17 février, la BRI interpelle onze personnes. Parmi elles : Jacques-Élie Favrot et Robin Chalendard, les deux attachés parlementaires de Raphaël Arnault, député LFI du Vaucluse. Tous deux fichés S. Tous deux cofondateurs de la Jeune Garde, milice antifasciste dissoute en juin 2025 pour « provocation à des agissements violents » et entraînements au combat de rue.

L’affaire n’est pas un accident. C’est un système.

Deux fichés S sur le budget de la République

Jacques-Élie Favrot a 23 ans, est en master 2 à Sciences Po, et travaille comme assistant parlementaire d’Arnault depuis 2024. Son casier : vol, détention d’arme, coups et blessures. Sa fiche S le classe parmi les individus susceptibles de commettre des actes de violence à caractère politique. Il est soupçonné d’avoir porté les coups mortels à Quentin Deranque. Lors de sa garde à vue, il a reconnu « la commission de violences » tout en niant les coups fatals. Les enquêteurs le décrivent comme « l’un des gros objectifs du coup de filet ».

Robin Chalendard, la vingtaine, originaire du Puy-en-Velay, est le second attaché parlementaire d’Arnault, recruté en 2025. Sa fiche S est explicite : il est « considéré comme pouvant commettre des exactions politiques violentes ». Il est soupçonné d’avoir hébergé un suspect après le lynchage. Ses missions officielles : relations presse et déplacements en circonscription.

Le détail qui fait basculer l’affaire du registre judiciaire au registre institutionnel : Chalendard était enregistré à l’Assemblée nationale sous le pseudonyme « Robin Michel ». Tous les documents officiels, badges d’accès, fiches administratives portaient ce faux nom. Un fiché S, sous fausse identité, disposant d’un accès libre aux locaux sécurisés du Parlement français.

Le sénateur Claude Malhuret a résumé la situation : « Des collaborateurs engagés en dehors de toute forme réglementaire et par des mensonges sur leur état civil, c’est inacceptable. » Yaël Braun-Pivet, présidente de l’Assemblée nationale, a suspendu les accès de Favrot dès le 16 février.

Ajoutons un troisième nom : Adrian B., ex-stagiaire d’Arnault, lui aussi soupçonné d’avoir participé aux violences. L’entourage du député ne gravite pas autour de l’Assemblée. Il gravite autour d’une milice.

Arnault, la Jeune Garde et la question du travail fictif

Raphaël Arnault, 31 ans, de son vrai nom Archenault, cofonde la Jeune Garde en 2018 à Lyon. L’organisation, qui comptera une centaine de membres, s’entraîne au combat de rue et revendique l’action directe contre l’extrême droite. Arnault est lui-même fiché S, « triple fiché S » selon Europe 1. En mars 2025, il est condamné définitivement à 4 mois de prison avec sursis pour violences en réunion lors d’une agression collective commise en 2021. En juillet 2024, il est élu député du Vaucluse sous l’étiquette Nouveau Front Populaire.

La chronologie parle d’elle-même. Arnault recrute comme assistants parlementaires les cofondateurs de son propre groupe, dissous pour violence. Il les rémunère avec le crédit collaborateur, soit 11 463 euros mensuels d’argent public. L’un travaille sous pseudonyme. L’autre accumule les antécédents judiciaires pour violences. La question se pose : ces assistants travaillaient-ils pour le député, ou pour la milice ?

Un rapport flash du Sénat publié en juin 2024 qualifiait les missions des assistants parlementaires de « no man’s land juridique ». Aucun contrôle systématique de l’activité réelle des collaborateurs n’existe à l’Assemblée nationale. Les missions ne sont définies nulle part. C’est précisément ce vide qui a permis, dans le passé, les affaires les plus retentissantes de la Ve République.

Hémicycle de l'Assemblée nationale française vu depuis les bancs des députés
L’Assemblée nationale, où les crédits collaborateurs financent les assistants parlementaires sans contrôle de leur activité réelle — Crédits : Assemblée nationale / Wikimedia Commons

Fillon, Le Pen, Bayrou : la France sait juger les emplois fictifs

La jurisprudence existe. Elle est même sévère.

Affaire Fillon (1988-2013). Penelope Fillon perçoit 831 440 euros brut en tant qu’assistante parlementaire de son mari sans travail réel avéré. François Fillon, favori à la présidentielle 2017 avec 30 % d’intentions de vote, est éliminé au premier tour. Condamnation définitive en janvier 2026 (il renonce à son pourvoi) : 4 ans de prison avec sursis, 375 000 euros d’amende, 5 ans d’inéligibilité.

Le cas du Rassemblement national est plus massif encore. Entre 2004 et 2016, des assistants du Parlement européen travaillaient en réalité pour le parti. Préjudice : 4,6 millions d’euros. En mars 2025, Marine Le Pen est condamnée à 4 ans de prison dont 2 ferme, 100 000 euros d’amende et 5 ans d’inéligibilité avec exécution provisoire. Le procès en appel s’est terminé le 12 février 2026, jour même du lynchage de Quentin Deranque. Délibéré attendu le 7 juillet 2026.

La jurisprudence RN, rendue en mars 2025, pose un principe limpide : « La question n’est pas de savoir si l’assistant a effectué un travail politique mais de rechercher s’il a travaillé en réalité pour le parti ou une structure alors qu’il était rémunéré par le Parlement. » Remplacez « parti » par « milice dissoute » et l’affaire Arnault prend une tout autre dimension.

L’affaire MoDem (2005-2017) complète le tableau : 11 contrats litigieux au Parlement européen, 293 000 euros de préjudice, François Bayrou relaxé mais 5 eurodéputés condamnés à des peines de 10 à 18 mois avec sursis. Et Jean-Luc Mélenchon lui-même fait l’objet d’une information judiciaire ouverte depuis 2018 par l’OLAF pour un préjudice estimé à 500 000 euros, avec deux ex-assistants au Parlement européen témoins assistés depuis 2022.

La France sait juger les emplois fictifs. Reste à savoir si le même standard s’appliquera quand la structure bénéficiaire n’est pas un parti mais une organisation violente dissoute par décret.

Le déni comme doctrine

« Aucun insoumis n’est impliqué. »

— Mathilde Panot, présidente du groupe LFI à l’Assemblée nationale

La formule est remarquable de précision involontaire. Favrot et Chalendard ne sont pas « insoumis » au sens partisan, ils n’ont pas de carte du parti. Ils sont assistants parlementaires d’un député LFI, payés sur fonds publics, cofondateurs d’une milice dont le même député est cofondateur. La distinction est celle d’un avocat, pas d’un responsable politique.

Manuel Bompard, coordinateur national de LFI, a invoqué le « mépris absolu de la séparation des pouvoirs » et refusé d’exclure Arnault. Jean-Luc Mélenchon a apporté son soutien « sans réserve » au député, le qualifiant d’« exemplaire ». Lors de son meeting du 17 février, il n’a pas prononcé le nom de Favrot. Pas un mot sur l’assistant soupçonné d’avoir porté les coups mortels.

Ce déni n’est pas improvisé. Il s’inscrit dans une stratégie d’inversion accusatoire que LFI pratique méthodiquement. Rappelons que Mélenchon, lors d’un meeting le 30 avril 2025, lançait : « Enrôlez-vous dans les associations antifascistes, participez à leur combat. » Le 6 mai, il tenait meeting à Paris aux côtés d’Arnault pour protester contre la dissolution de la Jeune Garde. Des enregistrements attribués à Arnault font état de menaces de mort contre une militante de Némésis : « On va lui mettre une balle dans la tête. »

François Hollande, ancien président de la République, a tranché : « La relation avec LFI est terminée. » Le ministre Sébastien Lecornu a lancé : « Il est temps de faire le ménage dans vos rangs. »

Les faits sont là. Un député cofondateur d’une milice dissoute emploie sur fonds publics les autres cofondateurs de cette milice, dont l’un sous fausse identité, et ces individus sont arrêtés pour un meurtre commis dans le cadre d’une action qui correspond exactement à l’objet de la milice dissoute. Le mot « coïncidence » ne suffit plus.

L’État français verse chaque mois 11 463 euros à chaque député pour rémunérer ses collaborateurs. Aucun mécanisme ne vérifie que cet argent finance un travail parlementaire plutôt qu’une organisation violente. Quand cet argent finit par payer les cofondateurs d’une milice qui tue, la question n’est plus celle de la responsabilité individuelle d’un député. C’est celle d’un système qui a transformé le crédit collaborateur en caisse noire de la violence politique.

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