Peut-on auditer l’audiovisuel public ?


Studio de télévision vide avec caméras éteintes, symbole du débat sur l'audiovisuel public

La commission d’enquête parlementaire sur l’audiovisuel public a adopté son rapport le 27 avril, par 12 voix contre 10. La gauche a voté contre la publication d’un document examinant l’utilisation de 3,878 milliards d’euros de fonds publics, révélant une conception singulière du contrôle démocratique.

La question. Peut-on auditer l’audiovisuel public sans que la gauche crie au scandale ?

La réponse courte. Quand un organisme est financé par le contribuable à hauteur de 3,878 milliards d’euros par an, le contrôle parlementaire n’est pas une attaque, c’est une prérogative démocratique. La gauche a voté contre.

Audiovisuel public : quand le contrôle budgétaire devient un sacrilège

Le rapport Alloncle est le fruit de six mois de travail parlementaire. Soixante-sept auditions, environ 200 heures d’écoute, 238 personnes entendues. Le rapporteur Charles Alloncle (UDR) et le président de la commission Jérémie Patrier-Leitus (Horizons) ont produit un document d’environ 400 pages contenant 80 préconisations. Le texte vise 1 milliard d’euros d’économies sur un budget annuel de 3,88 milliards, soit une réduction d’environ un quart. Il ne propose pas la privatisation de l’audiovisuel public, mais sa réorganisation : fusion de France 2 et France 5, suppression de France 4 et de la radio Mouv’, réduction de 75 % du budget consacré aux jeux et divertissements, ce qui représente 122 millions d’euros. La publication est prévue le 4 mai.

Pour comprendre pourquoi ce rapport cristallise autant de tensions, il faut regarder comment l’audiovisuel public est financé. La redevance audiovisuelle a été supprimée en 2022 et remplacée par une fraction de la TVA. Concrètement, ce sont les contribuables qui financent l’intégralité du système, sans même le geste symbolique de payer la redevance qui rendait la dépense visible. Le budget total de 3,88 milliards d’euros se répartit entre France Télévisions (2 441 millions), Radio France (648 millions), France Médias Monde (304 millions), ARTE (298 millions), l’INA (103 millions) et TV5 Monde (84 millions), selon les chiffres du Sénat pour 2026. Ce n’est pas une somme négligeable, et la Cour des comptes a elle-même qualifié la situation financière de France Télévisions de « critique » en septembre 2025, préconisant 140 millions d’euros d’économies structurelles.

C’est là que la mécanique se retourne. Face à un rapport d’enquête parlementaire portant sur un organisme intégralement financé par l’impôt, et alors même que la Cour des comptes alerte sur l’insoutenabilité du modèle, la gauche a choisi de voter contre sa publication. Aurélien Saintoul, député La France insoumise (LFI), a qualifié le rapport de « malveillant, partiel, contradictoire », ajoutant qu’« une enquête établit des faits, elle ne juge pas des opinions ». Boris Vallaud, pour le Parti socialiste, a tenté une manœuvre procédurale en demandant deux votes séparés avant de voter contre, dénonçant une commission « sous influence et sous ingérences ». Sophie Taillé-Polian, du groupe Écologistes-Social, a estimé que « cette commission aura créé un précédent détestable ».

« Ce rapport est malveillant, partiel, contradictoire. Ce n’est pas ça, un rapport parlementaire. Une enquête établit des faits, elle ne juge pas des opinions. »

— Aurélien Saintoul, député LFI, membre de la commission

L’argument mérite qu’on s’y arrête. Saintoul reproche au rapport de « juger des opinions » plutôt que d’établir des faits. Mais préconiser la fusion de deux chaînes ou la suppression d’une radio, c’est précisément une recommandation budgétaire fondée sur des constats factuels, pas un jugement d’opinion. Le vrai reproche, sous le vocabulaire, est que le rapport aboutit à des conclusions que la gauche refuse d’entendre : l’audiovisuel public coûte cher, sa gestion peut être questionnée, et des économies sont possibles. C’est un raisonnement que l’on a déjà vu à l’œuvre lorsque la gauche a enterré la loi Yadan : quand le résultat d’un processus démocratique déplaît, on conteste le processus lui-même.

Faut-il pour autant considérer que le rapport est irréprochable ? Non. Le retour aux nominations des dirigeants de l’audiovisuel public par l’Élysée, l’une des 80 préconisations, crée une tension réelle entre contrôle démocratique et indépendance éditoriale. Des critiques méthodologiques ont été formulées, y compris par des élus du bloc central, et Renaissance s’est abstenu lors du vote. Certains ont aussi agité la polémique autour de questions transmises par Lagardère News à des députés de la commission. Alloncle a confirmé les avoir reçues sans les utiliser, ce qui n’a rien d’extraordinaire : syndicats et producteurs exercent le même type de pression en sens inverse. Le critère de jugement d’une question posée en audition, c’est sa pertinence, pas l’identité de celui qui l’a suggérée.

Mais ces réserves ne justifient pas de bloquer la publication d’un rapport parlementaire. Un audit n’est pas une sentence : c’est un document public, soumis au débat, que chacun peut contester point par point une fois publié. Voter contre sa publication, c’est refuser que le débat ait lieu. C’est considérer que 3,88 milliards d’euros de fonds publics constituent une dépense sacrée, soustraite au regard des élus et des citoyens qui la financent. Quand la Cour des comptes qualifie la situation de « critique » et que le Parlement produit un travail de six mois pour examiner le problème, la réponse démocratique consiste à publier, débattre et, le cas échéant, réfuter. Pas à enterrer.

Il existe un mot pour désigner l’obligation de rendre des comptes sur l’usage de l’argent public : en anglais, on dit accountability. En français, la gauche n’en a visiblement pas trouvé la traduction. Une démocratie où ceux qui dépensent refusent qu’on vérifie n’est plus tout à fait une démocratie.

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