Cuba : l’esclavage en blouse blanche


Medecins cubains en mission, stethoscope et passeport confisque, symbole du travail force

Ramona Matos range son stéthoscope dans un dispensaire du centre du Brésil. Dehors, une file de patients s’étire le long du mur de parpaings. Elle est médecin de famille, 35 ans de pratique, arrivée de La Havane via la Bolivie. Dans le bureau du coordinateur cubain, à trois portes du sien, il y a un tiroir fermé à clé. Dans ce tiroir : son passeport. Celui de ses 47 collègues aussi. Ramona ne sait pas exactement combien le Brésil verse pour son travail. Elle sait ce qu’elle reçoit : 843 dollars par mois. Un médecin brésilien, pour le même poste, en touche 3 000.

Le prix d’un médecin cubain

Le programme s’appelle Mais Médicos. Lancé le 8 juillet 2013 par la présidente Dilma Rousseff, il doit amener des médecins dans les zones que le Brésil ne parvient pas à couvrir : l’Amazonie profonde, le Nordeste aride, les favelas de la périphérie. L’Organisation panaméricaine de la santé (OPS) sert d’intermédiaire. Le Brésil lui verse plus d’un milliard de dollars par an. L’OPS prélève sa commission et transfère le reste à La Havane. Cuba envoie plus de 11 400 médecins, 79 % des effectifs du programme. Au pic, en 2017, plus de 18 200 praticiens traitent 63 millions de Brésiliens dans plus de 4 000 localités. Les chiffres sont spectaculaires. Les coulisses le sont aussi.

Les passeports sont confisqués dès l’arrivée. Des agents du renseignement cubain, mêlés aux équipes médicales, surveillent les conversations, les déplacements, les fréquentations. Les familles restent à Cuba. C’est la règle. Conjoint, enfants, parents : ils ne voyagent pas. Ils attendent. Leur présence sur l’île est la garantie que le médecin ne désertera pas. Ceux qui désertent quand même sont bannis huit ans. Interdiction de retour. Leurs proches subissent les représailles administratives. Alioski Ramirez, à Brasília en 2014, tente de négocier un contrat individuel avec une clinique locale. Il est accusé de désertion et sera banni huit ans. Elba Rosa, envoyée au Venezuela en 2003, découvre le jour de son arrivée que son travail ne sera pas seulement médical : elle devra aussi promouvoir les politiques de Chávez auprès de ses patients. Arisleydi López, infirmière, reçoit 50 dollars par mois. Sa fille est restée à Cuba. Cela fait quatre ans qu’elle ne l’a pas vue.

Sur la période 2013-2018, le programme Mais Médicos transfère entre 2,3 et 2,5 milliards de dollars au régime cubain. L’ensemble des missions médicales, déployées dans une soixantaine de pays, rapporte 7,7 milliards en 2018 : première source de devises du pays, loin devant le tourisme et ses 2,8 milliards. Des régimes qui transforment leurs citoyens en source de revenus, l’histoire en connaît d’autres. Peu ont trouvé un mécanisme aussi élégant.

Retirer plutôt que payer

Le 28 octobre 2018, Jair Bolsonaro est élu président du Brésil. Il pose trois conditions à la poursuite du programme : les médecins recevront leur salaire directement, intégralement ; leurs familles pourront les rejoindre ; leurs diplômes seront revalidés par le Brésil. Trois conditions banales. Trois conditions inacceptables pour La Havane.

Le 14 novembre 2018, Cuba annonce le retrait de ses médecins. Tous. En quelques semaines, plus de 8 500 praticiens quittent le Brésil. Environ 1 900 désertent et restent. Les autres rentrent. 24 millions de Brésiliens perdent leur médecin. 2 500 de ces praticiens sont immédiatement redirigés vers le Venezuela, dans le programme Barrio Adentro. Cuba préfère retirer sa brigade entière plutôt que de laisser ses médecins toucher leur salaire. Quelques années plus tard, l Guyane proposera la même chose : paiement direct aux praticiens. Même réponse. Retrait immédiat. Pour La Havane, un médecin qui touche son propre salaire ne sert à rien.

Pendant ce temps, la complaisance internationale suit son cours. En mai 2020, le Guardian titre : « Diplomatie médicale : Cuba cherche à s’imposer en Europe. » NBC News célèbre « l’armée en blouse blanche ». En 2021, les brigades Henry Reeve, unité d’urgence médicale cubaine, sont candidates au prix Nobel de la Paix. En avril 2026, le Guardian publie encore une tribune encensant la « lifeline » cubaine. Les Nations unies, en 2020, ont pourtant qualifié ces conditions de travail forcé. Le Parlement européen, en février 2024, a voté une résolution parlant d’esclavage. La Commission interaméricaine des droits de l’homme, en avril 2026, a publié un rapport de 200 pages concluant à des « situations compatibles avec les formes contemporaines d’esclavage ».

En 2022, la cour d’appel du district de Columbia confirme que l’Organisation panaméricaine de la santé peut être poursuivie en justice. L’affaire s’appelle Rodriguez v. Pan American Health Organization. La plaignante principale est Ramona Matos. Elle se tient dans un tribunal de Washington, très loin du dispensaire brésilien, très loin du bureau où l’on gardait son passeport. Le mot qu’elle emploie pour décrire ses années de mission n’est pas « coopération ». C’est « traite ». Dans les rédactions du Guardian et de NBC, on préfère toujours le mot « diplomatie ».

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