Le 7 octobre 2023, à 6 h 29, les roquettes déchirent le ciel du sud d’Israël. Au festival Nova, 3 400 personnes dansent encore. À Kfar Aza, des familles dorment. À la base de Nahal Oz, des soldates de 19 ans surveillent leurs écrans. Dans les heures qui suivent, 1 200 personnes sont tuées, 251 enlevées. Les corps racontent une histoire que beaucoup refuseront d’entendre. Le rapport « Silenced No More », publié en mai 2026, rassemble les voix de ceux qui ont vu. Voici cinq d’entre elles.
L’odeur qui ne part plus
Ron Freger n’est pas secouriste. Il n’est pas participant du festival Nova. C’est un civil qui, plusieurs heures après le début de l’attaque, décide de prendre sa voiture et de rouler vers l’enfer.
La zone grouille de terroristes. Il s’enfonce quand même, guidé par l’espoir d’entendre un cri, un pleur, n’importe quel signe de vie. « Même si la zone grouillait de terroristes, je me suis dit que peut-être j’entendrais des pleurs, un son, un cri, et que ça me donnerait une direction », raconte-t-il. Il soulève des corps. Des parties de corps. Il les recouvre en pleurant. Rien ne l’arrête.
Puis l’odeur le rattrape. Les corps brûlés, les voitures en flammes, la fumée noire qui s’accroche aux poumons. « L’odeur entre en toi. Elle t’entoure. C’était très dur. » Il crie, il pleure, il appelle : « Y a-t-il quelqu’un de vivant ici ? Quelqu’un a besoin d’aide ? Quelqu’un m’entend ? » Rien. Le silence.
Il court jusqu’à sa voiture, s’effondre, tente de reprendre son souffle. Son téléphone vibre : des messages de familles qui cherchent les leurs. Alors il repart. Sous le couvert de la fumée épaisse, il court vers le site du festival. Sur le chemin, des corps dispersés partout. Sur les 3 400 participants du Nova, 396 sont morts et 44 ont été enlevés.
Ron Freger rentre chez lui. L’odeur reste. « Elle ne te quitte pas. Elle devient une partie de ton corps. Et soudain, tu t’habitues à quelque chose auquel tu n’étais jamais censé t’habituer. »
Le silence de Kfar Aza
Quand les hommes armés enfoncent la porte de la chambre forte, les enfants de Hagar Brodutch rejettent les couvertures sous lesquelles elle leur avait dit de se cacher. Ils hurlent. Elle hurle aussi. Elle crie en anglais qu’ils ne sont que des enfants, elle supplie. Ils sont une quinzaine à l’intérieur de la maison.
Hagar et ses enfants sont traînés dehors. Ce dont elle se souvient le plus, c’est ce qui vient ensuite : le silence. « Un silence total. Une immobilité absolue. Tu essaies de gagner une seconde, puis encore une, en espérant qu’un soldat va surgir, un hélicoptère, un char, une jeep, n’importe quoi. Mais rien. Personne ne vient. Juste le silence. » Une peur paralysante.
Dehors, elle voit des civils gazaouis rassemblés près de la clôture. Des corps allongés au sol. Des maisons du kibboutz en flammes. Dans le même kibboutz, Chen Almog-Goldstein voit sa fille Yam, 20 ans, essayer d’enfiler un jean par-dessus son pyjama pendant qu’on les aligne pour les emmener. « Ça ne rentre pas, ça ne rentre pas », crie Yam. Quelques instants plus tard, son père Nadav est abattu. Yam reçoit une balle en plein visage.
Ce jour-là, 37 familles figurent parmi les 251 personnes enlevées. 41 enfants, dont le plus jeune a 4 mois et demi. 4 mères tuées puis emportées post-mortem. 18 mères arrachées à leurs enfants. Hagar Brodutch passe 54 jours en captivité avant d’être libérée.
Les soldates de Nahal Oz, filmées et enlevées
À la base militaire de Nahal Oz, environ 215 assaillants armés déferlent à l’aube. Plus de 50 soldats sont tués, dont 22 femmes. Sept soldates de surveillance sont prises vivantes : Naama Levy, Liri Albag, Agam Berger, Daniela Gilboa, Karina Ariev, Ori Megidish et Noa Marciano.
Les vidéos existent. Amnesty International les a vérifiées. On y voit cinq d’entre elles encerclées par des combattants armés, au moins certains appartenant aux Brigades Al-Qassam. Leurs visages sont ensanglantés. Elles portent des pyjamas. Les assaillants crient des menaces et des obscénités en les frappant, les traînant, les attachant. L’un des hommes traite les femmes de « chiennes » et jure de les écraser.
Naama Levy est traînée par ses longs cheveux bruns et jetée dans un véhicule. Son pantalon de survêtement gris est taché de sang. La foule regarde. La mère de Liri Albag témoigne : un pick-up chargé d’hommes armés s’est arrêté et a tiré sur sa fille à bout portant, lui arrachant presque le bras. Grièvement blessée, Liri est restée au sol pendant environ deux heures avant d’être emmenée vers Gaza. Sa mère ajoute que sa fille, cachée et blessée, a entendu des « cris » de viol avant son propre enlèvement.
Des sept, Ori Megidish est secourue par Tsahal. Noa Marciano est torturée et assassinée en captivité.
Interdiction de pleurer
Amit Soussana est enlevée à Nir Oz. La caméra de sécurité de sa maison filme la scène. Elle se bat. « Je ne voulais pas les laisser m’emmener à Gaza comme un objet, sans me battre. Je continuais de croire que quelqu’un viendrait me sauver. »
Personne ne vient. En captivité, son geôlier s’assied près d’elle en sous-vêtements, soulève son haut, la touche. Il lui pose des questions sexuelles. Il lui demande sans cesse quand ses règles seront finies. « Je savais exactement ce qu’il préparait, et pourtant je ne pouvais rien faire pour l’empêcher. J’étais totalement impuissante. »
Après l’agression, elle n’a même pas le droit de pleurer. « Dans un cas normal, après une agression sexuelle, tu rentres chez toi. Tu prends une douche. Tu pleures. Mais là, tu es toujours là. Tu ne peux pas te doucher. Tu ne peux pas pleurer. Pleurer est interdit. Et il n’y a personne pour te réconforter. Tu dois tout affronter seule. Et en plus, tu dois être gentille avec lui. »
Son ravisseur l’enchaîne, la prive de lumière. Un jour, elle s’effondre au sol, toujours enchaînée, et supplie : « S’il te plaît, Mohammed… s’il te plaît, s’il te plaît. Pas de nourriture, pas de thé, pas de café, juste un peu de lumière, de la lumière s’il te plaît. » Trois militants la battent à coups de bâton, principalement sur la plante des pieds, en l’accusant d’être une militaire israélienne. Elle répète : « Pas armée, pas armée, pas armée. » La menace est permanente : « Ils peuvent te réveiller au milieu de la nuit et le faire devant les autres otages. Ils peuvent t’emmener dans une autre pièce, ils peuvent surgir quand tu es sous la douche, aux toilettes, parce que qui va le savoir ? »
Avant la libération de Tal Shoham, Amit lui confie son secret. Elle lui demande de ne rien dire à sa famille, sauf si elle meurt. « Parce qu’il m’importait qu’ils sachent que si je meurs, il y a de grandes chances que ce soit pour ça. »
« Ils m’ont pris mon nom »
Ilana Gritzewsky a la mâchoire fracturée, le bassin brisé, une oreille endommagée par une explosion, une brûlure à la jambe. Elle ne l’apprend qu’après sa libération. Pendant 54 jours, elle vit avec la douleur sans en connaître la cause.
Le premier jour, un homme lui vole son collier, ses boucles d’oreilles. Il lui dit qu’elle est belle, qu’elle va l’épouser, que ce sera sa vie désormais. La nuit, elle reste avec deux gardes dans un salon, sur le même canapé. Elle ne dort pas. « Je savais de quoi ils étaient capables. Il n’y avait aucune chance que je ferme les yeux et que je sois laissée… à leur merci. J’étais déjà à leur merci de toute façon. »
Devant le Conseil de sécurité de l’ONU, en août 2025, elle décrit les jeux psychologiques. Un homme se fixe sur elle : « Il m’a dit que je ne partirais jamais, que j’étais belle, qu’on allait se marier et avoir des enfants. Même s’il y a un accord, je ne serais pas libérée. » Son tortionnaire verse du chlore, de l’alcool, parfois du vinaigre de cidre dans ses plaies, appuie et tord. Un jour, il prend un petit couteau et commence à découper autour de la blessure. Elle le supplie d’arrêter. Elle n’a pas le droit de crier. Il ne s’arrête pas.
« Je n’avais plus rien. Ils m’ont pris mes vêtements, mes boucles d’oreilles. Ils m’ont pris mon nom. Ma liberté. » Devant la commission de la Knesset, elle résume en une phrase ce que le rapport documente sur des centaines de pages : « Chaque fille là-bas subit des violences sexuelles d’un type ou d’un autre. Peu importe comment on essaie d’embellir ou de changer les choses. »
Cinquante-quatre jours. Ilana Gritzewsky dit qu’elle n’a pas dormi une seule nuit.
Un titre du quotidien Haaretz résume ce que les témoignages disent, chacun à leur manière, avec leurs mots brisés et leurs silences : « Je suis devenue une propriété à Gaza. Des mains sales m’ont volé tout ce que j’étais. » Quelque part dans les archives d’une commission d’enquête, ces voix sont désormais consignées. Elles attendent qu’on les écoute.




