Les faits. Le 9 mai 2026, lors du sommet Africa Forward à Alexandrie, Emmanuel Macron a déclaré que « l’épicentre aujourd’hui de la langue française est sur les bassins du fleuve Congo » et non « sur les quais de la Seine ». Il a repris cette formule le lendemain à Nairobi, aux côtés du président kenyan William Ruto.
L’idée implicite. La France devrait accepter que le français lui a échappé, que son centre de gravité s’est déplacé vers l’Afrique, et que cette « décentration » constitue une bonne nouvelle pour la francophonie.
Notre décryptage. L’épicentre d’une langue ne se mesure pas en nombre de locuteurs. Il se mesure en production culturelle, littéraire, institutionnelle. Et sur ce terrain, l’affirmation de Macron est aussi fausse qu’elle est révélatrice : elle relève du masochisme occidental théorisé par Pascal Bruckner.
« L’épicentre aujourd’hui de la langue française est sur les bassins du fleuve Congo. Elle n’est pas sur les quais de la Seine. Parce que c’est là qu’il y a le plus de locuteurs. » La phrase est simple. Le raisonnement aussi : le nombre de locuteurs déterminerait à lui seul le centre d’une langue. Par cette logique, l’épicentre de l’anglais serait en Inde, pas à Londres. Personne ne le soutient.
Surtout, l’argument est objectivement faux. Les chiffres de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF, 2026) sont sans ambiguïté : la France compte 64 millions de locuteurs francophones, la République démocratique du Congo 57 millions. La France reste le premier pays francophone au monde. En RDC, seulement 59 % des francophones maîtrisent l’écrit. Macron ne déplace pas un centre de gravité. Il en invente un.
Ce que la Seine produit encore pour la langue française
Gallimard, Hachette, Fayard, Le Seuil. Le prix Goncourt, le Renaudot, l’Académie française. Le Haut Conseil de l’évaluation de la recherche (HCERES) classe la France au 8e rang mondial des publications les plus citées. Aucune institution équivalente n’existe dans le bassin du Congo. L’épicentre d’une langue, c’est l’endroit où elle produit, où elle pense, où elle rayonne. Confondre le nombre de locuteurs avec la vitalité culturelle, c’est confondre la taille d’un stade avec la qualité du match.
Louise Mushikiwabo, secrétaire générale de l’OIF, le résume mieux que quiconque : « Le français n’a jamais compté autant de locuteurs, et pourtant son influence recule. » Le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont quitté l’OIF en 2025. L’anglais progresse en RDC. Le nombre monte, le poids descend. Macron célèbre la courbe qui monte en ignorant celle qui s’effondre.
Le masochisme comme diplomatie
La formule n’est pas un accident. En septembre 2021, à la Bibliothèque nationale de France, Macron déclarait déjà que « l’épicentre n’est plus sur ces rives de la Seine mais sans doute bien davantage vers le bassin du fleuve Congo ». Même phrase, même lieu symbolique retourné contre lui-même. En 2018 : « Le français s’est émancipé de la France. » En 2017, à Alger : la colonisation qualifiée de « crime contre l’humanité ». Ce n’est pas de la diplomatie. C’est une conviction.
« L’épicentre aujourd’hui de la langue française est sur les bassins du fleuve Congo. Elle n’est pas sur les quais de la Seine. »
Emmanuel Macron, Alexandrie, 9 mai 2026
Pascal Bruckner a donné un nom à ce réflexe dans Le Sanglot de l’homme blanc (1983) puis La Tyrannie de la pénitence (2006) : le masochisme occidental. Dénigrer sa propre civilisation tout en projetant sur l’Autre un fantasme régénérateur. L’écrivain algérien Kateb Yacine qualifiait le français de « butin de guerre » : les colonisés s’étaient emparés de la langue du colonisateur par défi. Mais Kateb Yacine n’a jamais demandé à la France de renier sa propre langue. Macron franchit ce pas : il instrumentalise la vitalité du français en Afrique pour déclarer la France obsolète dans sa propre langue.
Macron ne « décentre » pas la francophonie. Il méprise la France, comme il méprise ceux qui la construisent encore, éditeurs, chercheurs, traducteurs, sur les quais de cette Seine qu’il déclare obsolète, à la manière d’un vulgaire populiste. Le français n’a pas besoin qu’on déplace son épicentre. Il a besoin qu’on cesse de s’excuser de le parler.



