Le Polisario, de la décolonisation espagnole à la colonisation iranienne

L’essentiel en 1 min

Front Polisario camp de Tindouf drapeaux Sahara occidental

La question. Comment un mouvement de libération né contre la colonisation espagnole est-il devenu un levier géopolitique de l’Algérie et de l’Iran ?

La réponse courte. Le Polisario n’a jamais acquis d’autonomie réelle : hébergé, armé et financé par Alger depuis sa création, il s’est ouvert à partir de 2017 aux missiles et aux instructeurs du Hezbollah, achevant sa transformation en proxy régional.

Le 27 juin 2025, quatre roquettes BM-21 Grad de 122 mm tirées par le Front Polisario s’abattent aux abords de Smara, ville du Sahara marocain. L’une d’elles tombe à 200 mètres du camp de la Mission des Nations unies pour le référendum au Sahara occidental (MINURSO). Le Front Polisario revendique l’attaque en affirmant viser « des positions militaires ennemies ». Ce n’est pas la première fois : en octobre 2023, des explosions dans les quartiers résidentiels de Smara avaient tué Hamza Jeafri, un ressortissant français de 23 ans, et blessé trois personnes. Des roquettes sur des civils, tirées par un mouvement que la gauche tiers-mondiste continue de présenter comme une cause de libération nationale.

D’Aïn Bentili à Tindouf : comment le Front Polisario est né dépendant

Pour comprendre ce que le Polisario est devenu, il faut revenir à ce qu’il était. Fondé le 10 mai 1973 à Aïn Bentili par El-Ouali Moustapha Sayed, le Front populaire de libération de la Saguía el-Hamra et du Río de Oro naît d’une revendication légitime : l’autodétermination face à la colonisation espagnole. Mais dès l’origine, le mouvement ne vit pas de ses propres moyens. Un document déclassifié de la CIA révèle que Mouammar Kadhafi a admis en 1985 avoir contribué à la création et au financement armé du Polisario. Quand l’Espagne se retire en 1975, c’est à Tindouf, en territoire algérien, que le mouvement installe son siège, ses camps et sa direction politique. Cinquante ans plus tard, il y est toujours.

La dépendance à l’Algérie s’est renforcée au point de devenir structurelle. L’Algérie héberge les camps de réfugiés sahraouis, fournit la couverture diplomatique et assure le financement du mouvement, estimé à environ 50 millions de dollars par an. L’armement qui frappe Smara en 2025 provient, selon l’analyste marocain Mekkaoui, de stocks soviétiques libyens redistribués par Alger après la chute de Kadhafi. Le Polisario ne fabrique rien, ne finance rien, ne décide rien sans l’aval de son parrain. Ce schéma rappelle d’autres décolonisations qui ont tourné au remplacement d’une tutelle par une autre, où le vocabulaire de la libération masque une nouvelle colonisation durable.

Ce qui change à partir de 2017, c’est l’arrivée d’un second parrain. En décembre 2011, les premiers contacts entre le Polisario et le Hezbollah sont établis au Liban. Six ans plus tard, l’opération prend forme : durant l’été 2017, des cadres du Hezbollah visitent les camps de Tindouf. En avril 2018, le ministre marocain des Affaires étrangères Nasser Bourita affirme que des missiles sol-air SAM-7, SAM-9 et SAM-11 ont été livrés au Polisario via l’ambassade iranienne à Alger. Le Maroc rompt ses relations diplomatiques avec l’Iran le 1er mai 2018. En septembre 2022, la livraison de drones iraniens Arash-2 est annoncée puis annulée après avertissement.

Le mouvement qui tirait à la kalachnikov sur l’armée marocaine avec la bénédiction d’Alger reçoit désormais des systèmes de défense aérienne avec la bénédiction de Téhéran, reproduisant le modèle des proxys iraniens documenté du Liban au Yémen. La France, qui a reconnu la souveraineté marocaine sur le Sahara en juillet 2024, continue pourtant de ménager Alger malgré cette proximité avec Téhéran.

La connivence dépasse les seules livraisons d’armes. Un rapport de l’Office européen de lutte antifraude (OLAF) a documenté en 2015 le détournement systématique de l’aide humanitaire dans les camps de Tindouf : des produits alimentaires du Programme alimentaire mondial revendus dans les pays limitrophes. En dix ans, entre 1994 et 2004, l’Union européenne a versé 105 millions d’euros pour ces camps, sans qu’aucun recensement indépendant de la population n’ait jamais été autorisé. Human Rights Watch notait dès 2008 que le Polisario « monopolise le discours politique » à Tindouf. En 2024, le Conseil des droits de l’homme de l’ONU a relevé des rapports de recrutement d’enfants-soldats. Les promesses du tiers-mondisme de Bandung se fracassent ici sur une réalité prosaïque : une organisation qui séquestre une population pour justifier son existence et capter des financements.

Le mouvement diplomatique va dans le même sens. Sur 84 états ayant reconnu la République arabe sahraouie démocratique, l’état fantôme proclamé par le Polisario en 1976, seuls 46 maintiennent encore cette reconnaissance en novembre 2024. En décembre 2020, Donald Trump a reconnu la souveraineté marocaine sur le Sahara dans le cadre des accords d’Abraham, une position que Joe Biden n’a pas remise en cause. La France a suivi en juillet 2024. Au Congrès américain, un projet de loi bipartisan déposé en juin 2025 propose de classer le Polisario comme organisation terroriste étrangère. Le mouvement de libération est en train de perdre le récit même qui le légitimait.

L’attaque de Smara illustre une mutation achevée : un mouvement né contre la colonisation espagnole, devenu dès l’origine l’instrument de l’Algérie, puis ouvert aux arsenaux de l’Iran et de ses proxies. Les populations qu’il prétend administrer vivent dans des camps dont il contrôle l’information, l’aide et le discours politique.

Reste une question que ni Paris ni Bruxelles ne semblent pressés de poser : combien de temps continueront-ils à verser des centaines de millions d’euros à des camps administrés par une organisation dont les cadres reçoivent des missiles du Hezbollah ?

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