Le 1er février 1958, Damas explose de joie. Des centaines de milliers de Syriens envahissent les rues, scandent un seul nom : Nasser. L’homme qui a humilié la France et l’Angleterre à Suez, celui qui a tenu tête au monde entier, vient de fusionner l’Égypte et la Syrie en une seule nation. La République arabe unie (RAU) est née. Dans la foule, des femmes pleurent, des soldats tirent en l’air, des gamins grimpent sur les réverbères pour apercevoir le cortège. Personne, ce jour-là, ne se demande ce que signifie concrètement cette union. L’ivresse est trop forte. Et Nasser sourit.
Le vice-roi de Damas
La gueule de bois arrive vite. En quelques semaines, le gouvernement syrien est aboli, les partis politiques dissous, y compris le Baas qui avait lui-même réclamé la fusion. La Syrie devient la « province du Nord ». Sur 34 ministres du nouveau cabinet, 20 sont égyptiens. Ils se répartissent tous les postes clés. La Syrie n’a pas rejoint l’Égypte : elle a été avalée.
L’homme qui fait régner l’ordre à Damas s’appelle Abdel Hamid Sarraj. Un officier britannique le surnomme le « vice-roi de Syrie ». Le titre est exact. Sarraj installe un appareil de surveillance de masse, emprisonne les opposants, pratique la torture comme méthode de gouvernement. Un cas résume tout le reste. Le 25 juin 1959, Farajallah al-Helou, secrétaire général du Parti communiste libanais, est arrêté par les services de Sarraj. Khrouchtchev, Tito, Sukarno demandent sa libération. Sarraj fait torturer al-Helou à mort, dissoudre son corps dans l’acide sulfurique, puis jeter les restes dans les égouts de Damas. Un dirigeant politique, citoyen d’un pays voisin souverain, littéralement dissous par les services secrets du « libérateur ».
L’économie syrienne, elle, subit le même sort que ses libertés. Les exportations chutent de 44 %. Les dépôts bancaires fondent de 70 %. En juillet 1961, Nasser nationalise des pans entiers de l’industrie syrienne par décret, depuis Le Caire, sans consulter personne à Damas. Le 28 septembre, l’armée syrienne se soulève. La RAU a duré trois ans et demi. La presse cairote qualifie les sécessionnistes de « traîtres aux mains de la réaction et de l’impérialisme ». Le vocabulaire est mécanique : quiconque résiste au libérateur est un traître « impérialiste ».

L’homme qui a galvanisé Bandung au nom de la dignité des peuples colonisés fait dissoudre un opposant dans l’acide, affame une économie étrangère par décret, puis traite de valets ceux qui refusent sa tutelle. Les Britanniques, au moins, n’avaient pas prétendu libérer ceux qu’ils dominaient.
Le gaz du libérateur
La Syrie perdue, Nasser se tourne vers le Yémen. En septembre 1962, le colonel Abdallah al-Sallal, officier nassérien, renverse l’imam Muhammad al-Badr, à peine monté sur le trône après la mort de son père. L’Égypte envoie des troupes pour soutenir les putschistes. Ce qui devait être une opération rapide se transforme en enlisement. Nasser lui-même finira par appeler le Yémen « mon Vietnam ». 70 000 soldats égyptiens, un million de dollars par jour, et les royalistes tiennent toujours les montagnes.
Alors l’escalade commence. D’abord le gaz lacrymogène. Puis le gaz moutarde. Puis le phosgène. Puis les agents neurotoxiques. Le 5 janvier 1966, des avions égyptiens larguent des bombes chimiques sur le village d’al-Kawma. Richard Beeston, correspondant du Daily Telegraph, est le premier journaliste à révéler les faits. Nasser le qualifie d’« extrêmement hostile ». Les bombardements continuent. Le 9 février 1967, Beni Salamah : 70 morts. Le 7 mai, Arhab : 200 tués. Le 23 mai, Beit Gadr : 143 morts. Le 16 juillet, Mabian et Nejra : 217 morts. Des villages entiers gazés au sarin et au VX par l’armée du champion de l’anticolonialisme.
Confronté par l’ambassadeur américain Badeau en juillet 1963, Nasser admet l’existence d’une « bombe » chimique mais assure qu’il ne peut pas « diriger depuis Le Caire les opérations en détail ». Le libérateur du monde arabe gaze des civils arabes, puis plaide l’ignorance.
Le bilan total de l’intervention égyptienne au Yémen atteint 20 000 morts. Jesse Ferris, historien à Princeton, montre que cet enlisement yéménite joue un rôle décisif dans la débâcle de juin 1967 : l’armée égyptienne, épuisée et dispersée, s’effondre en six jours face à Israël. L’impérialisme déguisé en libération n’a pas seulement détruit le Yémen. Il a détruit l’Égypte elle-même.
Après la mort de Nasser en 1970, des scientifiques égyptiens formés sur les programmes chimiques yéménites partent travailler en Irak. Ils aident Saddam Hussein à bâtir son propre arsenal. La Syrie achète six millions de dollars d’armes chimiques à l’Égypte avant la guerre de 1973. En 2013, dans la banlieue de Damas, ces mêmes agents chimiques tuent 1 400 civils syriens. Le gaz de Nasser voyage encore.




