« Keffiehs à Buchenwald » : quand l’extrême gauche manifeste sur les cendres de la Shoah

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Les faits. Le 11 avril 2026, une coalition d’organisations d’extrême gauche allemandes, dont le Kufiya Network, Jüdische Stimme et le DKP, prévoit une manifestation pro-palestinienne aux abords du mémorial de Buchenwald, sous le slogan « Keffiehs à Buchenwald ». Le mémorial dénonce une « instrumentalisation totalement inappropriée de la commémoration des victimes du national-socialisme ».

L’idée implicite. Il s’agirait d’un acte antifasciste légitime : commémorer les victimes du nazisme tout en dénonçant les « crimes d’Israël ». L’interdiction du keffieh au mémorial prouverait la censure d’une cause juste.

Notre décryptage. On ne manifeste pas « contre Israël » sur les lieux d’extermination des juifs par hasard. Ce choix délibéré achève un processus d’inversion accusatoire : transformer les juifs en bourreaux, là où ils furent victimes, en utilisant la mémoire des morts comme arme rhétorique.

« Keffiehs à Buchenwald. » Le slogan a la clarté de ce qu’il est : une provocation calculée. Pas un appel à la paix. Pas un geste de mémoire. Une opération politique qui choisit le lieu le plus chargé de l’histoire européenne pour y plaquer un narratif qui le contredit.

Le 11 avril 1945, les prisonniers de Buchenwald prirent le contrôle du camp quelques heures avant l’arrivée de la 6e Division blindée américaine. Parmi les survivants, Elie Wiesel et 900 enfants juifs que des détenus avaient protégés au péril de leur vie. Quatre-vingt-un ans plus tard, jour pour jour, c’est devant ce même lieu que des militants pro-palestiniens ont décidé de se rassembler. Le choix de la date n’est pas une coïncidence. C’est une revendication.

Sur les cendres de 56 000 morts, un tract

Buchenwald ne fut pas un camp parmi d’autres. Établi le 15 juillet 1937 sur l’Ettersberg, près de Weimar, il engloutit 277 800 prisonniers issus de plus de 50 pays : juifs, communistes, sociaux-démocrates, Roms, homosexuels, prisonniers de guerre soviétiques. 56 000 y moururent, dont au moins 11 000 juifs selon l’USHMM (United States Holocaust Memorial Museum), par la faim, la maladie, les exécutions, les marches de la mort. À son apogée, en février 1945, le camp et ses 139 sous-camps détenaient 112 000 prisonniers. 8 483 officiers soviétiques furent exécutés d’une balle dans la nuque. C’est ce sol-là que les organisateurs ont choisi pour déployer leurs keffiehs.

Qui sont-ils ? Le Kufiya Network, Jüdische Stimme, Palästina-Solidarität Köln, la Linksjugend (jeunesse de Die Linke, qui a voté à 70 % une résolution reconnaissant le « caractère colonial et raciste d’Israël ») et le DKP, parti communiste allemand historiquement antisioniste. Le dénominateur commun ne se cache pas : la négation de la légitimité d’Israël comme État. La genèse de l’événement le confirme. En avril 2025, une militante prénommée « Anna », affiliée à la Kommunistische Organisation (KO), avait été refoulée du 80e anniversaire pour port du keffieh. Le tribunal administratif supérieur de Thuringe donna raison au mémorial en août 2025, jugeant que le keffieh « mettrait incontestablement en danger le sentiment de sécurité de nombreux juifs, notamment dans ce lieu ». Or la KO n’est pas n’importe quelle organisation. Après le 7 octobre 2023, elle publia une déclaration qualifiant l’attaque du Hamas de « soulèvement totalement légitime par tous les moyens nécessaires ». Des moyens qui incluaient le massacre de 1 200 civils, le viol systématique et l’enlèvement de 250 otages.

Quant à Jüdische Stimme, « Voix juive », elle joue un rôle précis dans ce dispositif : celui de l’alibi. Fondée en 2003, partisane du BDS, son compte bancaire gelé par la Berliner Sparkasse (banque publique de Berlin) en 2024, listée par le Verfassungsschutz (le renseignement intérieur allemand) dans la mouvance pro-palestinienne séculière, elle a été analysée par l’IIBSA (Institute for the Study of Global Antisemitism and Policy), qui conclut qu’elle « tente de se présenter comme la voix de nombreux juifs » tout en pratiquant « la diabolisation et la délégitimation de l’État d’Israël ». La présence de Jüdische Stimme dans la coalition sert une fonction unique : permettre de répondre « ce n’est pas antisémite, des juifs participent ». C’est la technique du bouclier humain appliquée au débat public.

La frontière effacée

Les organisateurs accusent le mémorial de Buchenwald de « révisionnisme historique et de négationnisme » et de « diffuser de la propagande israélienne ». Relisons. Un mémorial consacré aux victimes du nazisme est accusé de négationnisme par des militants dont certains ont qualifié le 7-Octobre de « soulèvement légitime ». L’inversion est si complète qu’elle en devient vertigineuse.

« Ils se sont présentés ici non pas pour commémorer les victimes, mais pour mener une propagande anti-israélienne et, dans ce cas précis, antisémite. »

Jens-Christian Wagner, directeur du mémorial de Buchenwald

Wagner ne dit pas « peut-être antisémite ». Il dit « antisémite ». Cette distinction, le directeur d’un mémorial de la Shoah ne la fait pas à la légère. Car c’est précisément le mécanisme en jeu : la confusion systématique entre juifs et Israéliens, entre synagogues et politique étrangère, entre mémoire de l’extermination et « propagande ». Les chiffres du RIAS (Recherche- und Informationsstelle Antisemitismus) documentent cette confusion avec une précision clinique : 8 627 incidents antisémites en Allemagne en 2024, soit 77 % de plus qu’en 2023. 68 % relèvent de l’antisémitisme « lié à Israël ». Les incidents ciblant directement des juifs ou des Israéliens ont presque triplé en deux ans : 331 en 2022, 966 en 2024. Dans les universités, la multiplication est par vingt : 23 incidents en 2022, 450 en 2024.

Le Verfassungsschutz note que « des institutions juives et israéliennes sont traitées comme représentant l’État d’Israël haï ». Le 18 octobre 2023, des cocktails Molotov furent lancés contre une synagogue de Berlin. Six jours plus tard, un graffiti « Jüdische Schweine » (« porcs juifs ») apparut sur les bureaux des Verts. Pas sur une ambassade. Sur une synagogue et un bureau politique. Voilà ce que produit la confusion entretenue entre antisionisme et antisémitisme : on s’autorise à attaquer des juifs parce qu’on prétend viser un État.

En février 2025, à Andorre, une effigie représentant Israël fut jugée et brûlée publiquement lors du carnaval. L’événement fut présenté comme une « tradition satirique ». Le procédé est le même : habiller de folklore ou de militantisme un acte qui, dirigé contre tout autre groupe, serait immédiatement qualifié de ce qu’il est.

Felix Klein, commissaire fédéral allemand à la lutte contre l’antisémitisme, a parlé d’un « nouvelle étape dans l’inversion des rôles entre victimes et bourreaux ». Le mot est exact. L’inversion est le cœur du dispositif. Lors d’un rassemblement du MLPD (Parti marxiste-léniniste d’Allemagne) à Erfurt, un orateur a déclaré : « Israël n’est plus la terre des juifs persécutés, mais une grande puissance. Israël est devenu le bourreau. » Le RIAS qualifie ce procédé d’« inversion persécuteur-victime ». C’est la même logique qui conduit à manifester à Buchenwald : les victimes d’hier sont les coupables d’aujourd’hui, et le lieu de leur extermination devient le tribunal de leur condamnation.

C’est cela, « Keffiehs à Buchenwald ». Pas un acte de mémoire. Pas un geste antifasciste. L’aboutissement d’un processus qui, de glissement en glissement, aboutit à ceci : on piétine les cendres des victimes pour accuser leurs descendants d’être les bourreaux. L’antisémitisme n’a pas changé de nature. Il a changé de vocabulaire.

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