Les faits. Le 5 février 2026, la cour d’assises du Rhône a condamné Rachid Kheniche à 18 ans de réclusion criminelle pour le meurtre de René Hadjadj, 89 ans, juif d’origine algérienne, étranglé puis jeté du 17e étage de son immeuble de la Duchère, à Lyon, le 17 mai 2022. La circonstance aggravante d’antisémitisme a été écartée.
L’idée implicite. La justice a fait son travail en condamnant lourdement le meurtrier. Le mobile antisémite, faute de preuves suffisantes, ne pouvait pas être retenu dans le cadre strict du droit pénal.
Notre décryptage. L’argument juridique invoqué pour écarter le mobile antisémite contredit le texte même de la loi. Ce verdict s’inscrit dans une longue série de renoncements judiciaires qui, de Sarah Halimi à la nounou de Nanterre, dessinent un pattern : la justice française ne sait plus nommer l’antisémitisme quand il tue.
Un homme de 89 ans, juif, portant la kippa, est étranglé puis jeté du balcon du 17e étage par son voisin. Ce voisin tweetait en 2020 sur les « sayanim », terme conspirationniste désignant les prétendus agents dormants du Mossad. Immédiatement après le meurtre, il a découpé les photos d’identité et un texte en hébreu trouvés dans la veste de sa victime. Puis il s’est rassis devant CNews. Pour l’avocate générale Amélie Cladière et pour la cour d’assises du Rhône, tout cela ne suffit pas à caractériser un mobile antisémite.
Le verdict est tombé le 5 février 2026 après trois jours d’audience. 18 ans de réclusion criminelle, assortis d’une période de sûreté des deux tiers et de six ans de suivi sociojudiciaire. Le parquet en demandait 20. L’altération du discernement, fondée sur un diagnostic de psychose paranoïaque, a été retenue. Le mobile antisémite, lui, a été rejeté. La défense s’est dite satisfaite. Les parties civiles, dévastées.
Une lecture du droit qui contredit le droit
Pour justifier l’exclusion de la circonstance aggravante, l’avocate générale a invoqué l’article 132-76 du Code pénal. Selon son raisonnement, la loi exigerait que les éléments attestant du mobile raciste ou antisémite soient constatés « dans le même temps que le crime ». Les tweets conspirationnistes de 2020 seraient donc trop anciens. Le découpage méthodique des photos d’identité et du texte hébraïque, survenu juste après le meurtre, serait insuffisant parce que Kheniche n’avait pas, selon elle, « mis à la poubelle la Torah et les autres objets juifs dans son appartement ».
Or, le texte de l’article 132-76 dit tout autre chose. Il mentionne explicitement des faits « précédés, accompagnés ou suivis » de propos, écrits, images ou actes portant atteinte à l’honneur de la victime en raison de son appartenance religieuse. Précédés. Le mot figure noir sur blanc dans le Code pénal. Les tweets de 2020, les déclarations obsessionnelles sur les juifs, le geste de découper un texte en hébreu après avoir tué un homme de 89 ans qui portait la kippa : tout cela entre précisément dans le périmètre de la loi, qu’on la lise strictement ou largement. La lecture restrictive invoquée par le parquet ne restreint rien du tout : elle contredit le texte qu’elle prétend appliquer.
Le 4 avril 2017, à Paris, Sarah Halimi, 65 ans, juive, était battue et défenestrée par son voisin Kobili Traoré, diagnostiqué en état de psychose paranoïaque. La Cour de cassation a confirmé l’abolition du discernement, rendant tout procès impossible. Le mobile antisémite avait été reconnu par les juges d’instruction, mais n’a jamais été jugé. En avril 2024, la Cour européenne des droits de l’homme a condamné la France pour violation de l’article 2 de la Convention, estimant que le droit à la vie de Sarah Halimi n’avait pas été protégé. Même mode opératoire, même diagnostic psychiatrique, même impasse judiciaire sur l’antisémitisme. Seul le mécanisme d’évitement change : abolition du discernement pour Halimi, lecture contra legem du Code pénal pour Hadjadj.
Ce parallèle n’est pas rhétorique. Il est structurel. Dans les deux cas, un voisin présentant des troubles psychiatriques tue une personne âgée juive par défenestration. Dans les deux cas, les éléments attestant du mobile antisémite existent. Dans les deux cas, l’appareil judiciaire trouve un mécanisme technique pour ne pas le nommer. La psychiatrisation, dans l’affaire Halimi, a servi de trappe de sortie. Dans l’affaire Hadjadj, c’est une interprétation juridique contestable qui remplit la même fonction.
Un État qui ne nomme pas ne protège pas
Me Alain Jakubowicz, avocat de la Licra et du Crif dans ce dossier, a résumé la situation avec une lucidité amère au micro de Lyon Capitale : « Nous n’avons pas tenté de démontrer que c’était un mobile antisémite, parce que nous n’avons pas à le démontrer. Nous avons simplement à démontrer, pour la circonstance aggravante, que le fait que sa victime ait été juive était un élément déterminant. Nous soutenons que oui. » Jakubowicz a également qualifié Kheniche d’« obsédé » par la religion juive, soulignant que la victime avait été choisie précisément en raison de son identité.
« C’est à l’image de notre société. C’est simplement à l’image de la manière dont la France traite le fléau de l’antisémitisme. »
— Me Muriel Ouaknine-Melki, avocate de la famille de René Hadjadj, présidente de l’Organisation juive européenne
Cette phrase ne relève pas de l’indignation de circonstance. Elle pose un diagnostic politique. Quand 62 % des actes antireligieux commis en France visent les juifs, qui représentent moins de 1 % de la population, selon les chiffres du ministère de l’Intérieur ; quand 1 676 actes antisémites ont été recensés en 2023, soit une hausse de 284 % ; quand un juif est agressé physiquement tous les trois jours dans le pays, le refus de qualifier juridiquement l’antisémitisme n’est plus un acte de rigueur : c’est un acte de démission.
L’affaire Hadjadj ne se produit pas dans le vide. En décembre 2025, une nounou de Nanterre accusée d’avoir empoisonné une famille juive a vu le mobile antisémite écarté malgré ses propres aveux, et n’a écopé que de deux ans et demi de prison. Le schéma se reproduit avec une régularité qui ne doit rien au hasard. Me Franck Serfati, avocat du Bureau national de vigilance contre l’antisémitisme, a affirmé lors du procès que « le caractère antijuif est totalement prouvé, matériellement et moralement ». Cinq avocats des parties civiles convergent. L’avocate générale, elle, a choisi de ne pas retenir la qualification. Et la cour l’a suivie.
Le silence politique autour de ce verdict est peut-être le symptôme le plus révélateur. L’affaire Sarah Halimi avait provoqué un séisme médiatique et conduit à une modification législative. L’affaire René Hadjadj, elle, n’a suscité aucune réaction notable du monde politique. « Tonton René », ancien tailleur juif d’Algérie, 89 ans, défenestré du 17e étage, n’a pas eu droit à la même indignation. La fonction régalienne la plus élémentaire de l’État consiste à nommer le mal pour le combattre. Quand la justice refuse de dire qu’un juif a été tué parce qu’il était juif, alors même que les preuves abondent et que la loi le permet, ce n’est plus de la prudence judiciaire. C’est un aveu d’impuissance civilisationnelle.




