Albert Londres, dernier témoin des Juifs d’Europe


Couverture de Le Juif errant est arrivé d'Albert Londres, édition Arléa
Titre
Le Juif errant est arrivé
Auteur
Albert Londres
Éditeur
Albin Michel (réédition Arléa)
Pages
307
Année
1930
Genre
Grand reportage

La promesse du livre. Un reporter français part faire le « tour des Juifs » de Londres à la Palestine pour comprendre ce que recouvre la « question juive » dont tout le monde parle.

Ce qu’il apporte vraiment. La dernière photographie des communautés juives d’Europe de l’Est avant leur destruction. Des visages, des voix, des silhouettes en caftan sur les routes des Carpathes. Un monde entier figé sur le papier au moment où tout va basculer.

On entend parfois comparer le sort des musulmans d’Europe à celui des Juifs d’avant-guerre. Il suffit de lire ce livre pour mesurer l’obscénité de ce parallèle. Albert Londres, père du grand reportage français, celui dont la devise reste la boussole de la profession, « porter la plume dans la plaie », entreprend en 1929 un voyage de plusieurs mois à travers l’Europe et la Palestine. Il en rapporte un document inestimable : le témoignage direct, précis, incarné, d’un monde qui sera anéanti entre 1941 et 1945.

Les visages d’un monde englouti

Londres entre dans les Carpathes. Plus de 120 000 personnes y vivent dans une misère que le mot ne suffit pas à décrire. Un notaire de Bratislava, Rosenfeld, a traversé ces montagnes pour les besoins de sa charge. Son cœur « s’était fendu ». Il est resté. Il reçoit les plus démunis, montre à Londres une cabane où dix-sept personnes partagent trois lits. Un hareng divisé en six pour toute nourriture. « Si je leur donnais un de mes bras, ils le feraient bouillir pour le manger, tellement grande est leur faim ! »

C’est dans ce décor que surgit la scène la plus saisissante du livre.

« J’ai rencontré le Juif errant. Il marchait dans les Carpathes, peu après le village de Volchovetz. Ses bottes étant trouées, on voyait que ses chaussettes l’étaient aussi. Un caftan bien pris à la taille l’habillait du cou aux chevilles. Sur sa chevelure noire, un chapeau large et plat d’où s’échappaient deux papillotes soignées achevait la silhouette légendaire. »

Le Juif errant est arrivé, chapitre IX

Cet homme n’est pas un mythe. C’est un marchand juif de Cluj, en Roumanie. Les étudiants l’ont battu, sa maison a brûlé, la Torah a été souillée en place publique. Il a fui. Londres le fait monter dans sa voiture et note, avec l’ironie qui est sa marque : « Je trouvais sensationnel de posséder le Juif errant dans mon automobile. » La légende a des trous dans ses chaussettes.

À ses côtés, tout au long du voyage, marche Ben. Né à Vilna, sujet tchécoslovaque, treize langues dans la bouche et pas un pays à lui. Il incarne la condition des Juifs.

« Les assimilés deviennent lords en Angleterre ou députés en France. Les sionistes marchent vivants dans leur rêve. Mais nous, les déserteurs du ghetto ? Nous sommes les vrais Juifs errants. »

Le Juif errant est arrivé, chapitre XII

Assimilés, sionistes, déserteurs du ghetto : Ben cartographie en trois phrases les voies offertes au peuple juif. Et désigne une quatrième, la plus courante : la misère sans nom des Carpathes, celle de ceux qui n’ont même pas le choix.

En Bessarabie, à Kichinev, ville du premier pogrome de l’histoire moderne, Londres croise un homme d’un autre type. Celui-là « se tient droit, et fièrement des épaules ». Sa poitrine n’est pas défoncée. Il porte une veste de cuir, une casquette. Pour la première fois, un inconnu n’est plus pour lui un fantôme porteur de catastrophes. Il a cessé d’avoir peur. Il part pour la Palestine.

Londres, à son tour, gagne la Palestine. Ce qu’il découvre là-bas n’est pas un pays conquis. C’est un désert. « Il n’y avait qu’une dune à cette place voilà dix ans. » Tel-Aviv sort du sable, bâtie par des gens qui n’avaient rien d’autre que leurs mains et leur rêve. Les pionniers arrivent la charrue au poing, depuis la Pologne, la Lituanie, la Galicie. Mais en août 1929, les émeutes éclatent : 133 Juifs sont massacrés à Hébron et Safed. La même violence qui les chassait d’Europe de l’Est les rattrape au bout du monde.

Car derrière tous ces visages, en Europe comme en Palestine, la terreur est la constante. Les pogromes d’Ukraine et de Galicie ont fait plus de 150 000 morts entre 1918 et 1919. La haine est banale, quotidienne : « Un Polonais, un Russe chassent un Juif du trottoir comme si le Juif, en passant, leur volait une part d’air. » Voilà le monde que Londres photographie. Dix ans plus tard, il n’existera plus.

Verdict

Ce livre n’a pas d’équivalent. Non pas parce qu’il est bien écrit, même s’il l’est. Parce qu’il force une expérience que rien d’autre ne procure : voir Ahasvérus marcher dans la neige, entendre Ben résumer en trois phrases l’éclatement d’un peuple entier, regarder Rosenfeld renoncer à sa vie d’avant pour rester auprès des miséreux. Chaque personnage est un être réel dont le monde sera englouti dix ans plus tard.

Albert Londres meurt en 1932 dans l’incendie du paquebot Georges-Philippar, à 47 ans. Il n’aura pas vu la catastrophe qu’il pressentait. Sa dernière phrase reste suspendue, intacte : « Juif errant, es-tu arrivé ? » En 1930, il n’ose pas répondre. Nous connaissons la suite.

ESSENTIEL

Le dernier témoignage de première main sur les communautés juives d’Europe de l’Est avant la Shoah. Albert Londres a fixé les visages, les voix, les silhouettes d’un monde que le nazisme va anéantir dix ans plus tard. Le Juif errant aux bottes trouées, Ben le déserteur du ghetto, le pionnier qui se tient droit : ces hommes sont le livre. Chaque année qui passe rend leur témoignage plus irremplaçable.

Couverture : Arléa. Photo auteur : Agence Meurisse / Wikimedia Commons, domaine public

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