Portrait : Boualem Sansal, le mauvais élève du bon camp


Boualem Sansal, écrivain franco-algérien élu à l'Académie française

Boualem Sansal, parcours d’un dissident

1949

Naissance le 15 octobre à Theniet El Had, dans les monts de l’Ouarsenis. Père d’origine marocaine, mère algérienne. L’enfance se passe en partie à Belcourt, le quartier d’Alger où a grandi Albert Camus. Formation d’ingénieur à l’École nationale polytechnique d’Alger, doctorat en économie. Il écrit peu. Il lit beaucoup.

2003

Directeur général au ministère de l’Industrie algérien, il est limogé au printemps pour avoir dénoncé l’autoritarisme d’Abdelaziz Bouteflika et l’arabisation forcée. Son épouse Naziha, enseignante de mathématiques, est poussée à démissionner. Il a 53 ans, plus de carrière administrative, et déjà un premier roman remarqué, Le Serment des barbares. Il devient écrivain à plein temps, parce qu’il ne lui reste que ça.

2012

Invité d’honneur du Festival international des écrivains de Jérusalem en mai, Boualem Sansal refuse de boycotter. Il publie au retour un texte intitulé « Je suis allé à Jérusalem… et j’en suis revenu riche et heureux », salue publiquement le Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF), dénonce les appels arabes au boycott. Le Conseil des ambassadeurs arabes refuse alors de lui remettre le Prix du roman arabe pour Rue Darwin. La rupture est consommée. Elle le suivra jusqu’au tribunal.

2024

Le 16 novembre, il est arrêté à l’aéroport d’Alger au retour d’un séjour en France. Chef d’accusation : « atteinte à l’unité nationale », après une interview dans la presse française où il avait avancé que certaines régions de l’ouest algérien avaient historiquement appartenu au Maroc. Le tribunal de Dar El Beida le condamne à cinq ans ferme. En appel, le 24 juin 2025, la juge lui reproche littéralement son voyage de 2012 à Jérusalem. Kamel Daoud, Prix Goncourt 2024 et autre dissident arabe, dénonce dans Le Point une « inquisition » judéophobe.

2026

Gracié le 12 novembre 2025 après intervention directe du président allemand Frank-Walter Steinmeier, transféré à Berlin puis à Paris, il est élu à l’Académie française le 29 janvier au premier tour, vingt-cinq voix sur vingt-six. Il prend le fauteuil 3 de Jean-Denis Bredin, celui où a siégé Marguerite Yourcenar. La droite applaudit. La gauche reste silencieuse. Le Figaro écrit que cette élection est « accueillie en silence » jusqu’à l’Élysée.

L’embarras du silence autour de Boualem Sansal

Le 19 avril 2026, dans les colonnes du Journal du Dimanche, Vincent Bolloré règle ses comptes avec la « petite caste » de l’édition. Au détour d’un paragraphe sur les raisons du limogeage d’Olivier Nora, patron de Grasset depuis vingt-six ans, un nom apparaît : Boualem Sansal. Le différend, révèle l’actionnaire, portait sur la date de parution de son prochain livre. Nora voulait repousser à l’automne. Hachette imposait le 6 juin. Le livre est un récit de détention, un manifeste contre le pouvoir algérien, un texte de combat. Un livre de combat, cela se publie chaud.

Trois tribunes ont précédé celle de Bolloré. Deux cents éditeurs dans Le Monde. Cent soixante-dix auteurs de Grasset qui claquent la porte. Puis trois cents signataires dans La Tribune Dimanche, Leïla Slimani, Emmanuel Carrère, Virginie Despentes, Hervé Le Tellier, Bernard-Henri Lévy, Yannick Haenel, réclamant une « clause de conscience » qui leur permettrait de rompre leur contrat aux frais de l’éditeur, avec indemnité. Payer soi-même le prix de ses convictions ? non. La gauche littéraire aime que d’autres s’en chargent.

Dans aucun de ces textes le nom de Boualem Sansal n’apparaît. Pas une ligne. Pas un mot. Alors même que son livre est l’objet explicite du conflit, et qu’il vient de passer un an dans les geôles d’Abdelmadjid Tebboune.

La vraie question n’est pas pourquoi Hachette impose le 6 juin. La question, c’est pourquoi Nora voulait repousser. Et pourquoi trois cents auteurs évitent soigneusement le nom de celui qui se trouve au centre de leur colère. Défendre Sansal oblige à assumer ce qu’il défend. Un dissident arabe qui salue Israël, qui ironise sur la grille décoloniale, qui diagnostique l’islamisme sans les circonlocutions d’usage, qui se réclame des Lumières sans rougir, qui écrit en français par choix plutôt que par défaut. Le champ littéraire germanopratin défend les dissidents du monde arabe. À condition qu’ils restent dans les clous.

Sansal n’est pas un saint. Son interview sur les frontières algéro-marocaines, où il reprenait la thèse de la Grande Algérie marocaine, était fragile et politiquement imprudente. Son dernier roman, Vivre, a été reçu plus froidement que le fulgurant 2084. Mais c’est précisément cela : on peut le critiquer, on peut le contredire, on n’a pas le droit de l’effacer.

Le 27 juin 2025, pendant que Boualem Sansal étouffait en cellule avec un cancer de la prostate et que la cour d’appel d’Alger l’interrogeait sur son voyage à Jérusalem de 2012, Kamel Daoud a nommé ce que trois cents auteurs refusent d’écrire aujourd’hui. Dans Le Point, il a décrit une inquisition judéophobe qui transforme un festival littéraire de 2012 en chef d’accusation de 2025. Il a désigné l’Algérie comme le seul pays arabe qui criminalise encore la simple visite en Israël. Et il a mis les mots sur ce que les tribunes évitent : c’est l’antisémitisme d’état qui juge Sansal, pas la géographie algérienne. Aucun des trois cents n’a repris la formule. Lui est aussi Algérien. Lui aussi est traqué par Alger. Lui aussi a choisi.

  • La figure inclassable Boualem Sansal est le contre-exemple qui dérange. Algérien arabe, francophone par conviction, qui a payé d’un an de prison son refus de l’arabisme d’état, et qui défend Israël, les Lumières et la francophonie sans se justifier. Chacune de ces prises de position est, isolément, défendable dans le champ littéraire français. Ensemble, elles produisent une figure que l’on ne peut plus ranger. Alors on la laisse debout, seule, et l’on parle d’autre chose.
  • Le silence comme symptôme Trois cents signatures, deux cents éditeurs, cent soixante-dix démissionnaires, et pas un nom. L’omission n’est pas une distraction de rédaction : c’est la preuve qu’un champ intellectuel peut passionnément défendre la liberté d’édition contre Bolloré tout en refusant de nommer l’auteur que cette défense devrait, par construction, servir. Ce silence est éloquent. Trois cents signatures préfèrent la bataille flatteuse d’un des leurs contre un actionnaire encombrant à celle, plus risquée, d’un écrivain qui a payé d’un an de cellule le prix d’une conviction.
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