Quand le Guardian fait passer un message

L’essentiel en 1 min

Policiers antiterroristes britanniques armés dans un aéroport, en lien avec l'affaire Palestine Action

La question. Pourquoi un grand journal érige-t-il en victime un homme que la police soupçonne d’être lié à une organisation terroriste interdite ?

La réponse courte. Sous couvert d’informer, le reportage édicte une règle : coopérer avec l’antiterrorisme reviendrait à trahir les siens. L’imposition de cette norme constitue le véritable message de l’article.

Le 30 mai, le Guardian publie en « exclusivité » le récit de Shams Sadiq, patron de deux cafés à Manchester. La police, affirme-t-il, a voulu le recruter comme informateur sur Palestine Action, contre de l’argent et des indulgences. Il a refusé. Le reportage en fait une victime courageuse, harcelée par une police soupçonneuse. Reste à savoir de qui l’on parle.

Palestine Action a été interdit comme organisation terroriste au Royaume-Uni le 5 juillet 2025, après que ses militants se sont introduits sur la base aérienne de Brize Norton et ont saboté deux avions ravitailleurs de la Royal Air Force en pulvérisant de la peinture dans leurs moteurs.

Depuis cette proscription, la seule appartenance à Palestine Action expose à 14 ans de réclusion. Or Sadiq le reconnaît lui-même : après examen de ses appareils, la police le sait « pleinement impliqué » dans le mouvement. L’homme que le Guardian érige en victime est donc le proche présumé d’une organisation classée terroriste, sollicité dans une enquête qui touche à la sûreté du pays. L’enjeu n’est pas mince.

Du suspect à la victime, un retournement bien rodé

Le reportage construit pourtant le portrait inverse. Il s’ouvre sur le calvaire de Sadiq, retenu plus de trois heures à l’aéroport de Manchester sous le Schedule 7 du Terrorism Act, une disposition qui autorise la police à interroger un voyageur, à le fouiller et à saisir ses appareils, sans soupçon préalable. Présenté ainsi, ce pouvoir paraît arbitraire. Replacé dans son contexte, il l’est beaucoup moins.

Sur les 2 401 personnes contrôlées sous ce régime en 2024, la police ne tire pas au hasard : elle vise une menace réelle, et cette menace a une couleur idéologique précise. Le patron du renseignement intérieur, le MI5, l’a redit en 2024 : près de 75 % de son travail antiterroriste concerne l’islamisme. Au 31 mars 2025, sur 266 détenus pour faits de terrorisme, 61 % relevaient de cette même mouvance. Les deux pires attentats commis sur le sol britannique depuis vingt ans, les bombes de Londres en 2005, 52 morts, et l’attaque de la Manchester Arena en 2017, 22 morts dont des enfants, sont l’œuvre de jeunes islamistes britanniques radicalisés sur place. Cibler en priorité ce milieu relève du professionnalisme, pas du préjugé.

Vient ensuite le cœur de l’article : la tentative de recrutement. Sadiq raconte que la police lui a offert des avantages, de l’argent, certaines indulgences, en échange de renseignements. Une pratique classique, que le Guardian travestit en harcèlement.

C’est oublier comment opère tout service de renseignement du monde : retourner une source proche d’une cible suppose toujours un levier. La vraie ligne de partage est ailleurs. En Occident, ce levier est une carotte, des avantages que l’on demeure libre de refuser, comme Sadiq l’a fait, sans la moindre conséquence. Ailleurs, c’est le bâton, et le bâton peut aller jusqu’à menacer vos enfants. Qualifier la version britannique, polie et négociée, de persécution exige une belle dose de manipulation.

C’est ici que le reportage bascule de l’information à l’endoctrinement. Le héros se définit par son refus : il devient admirable parce qu’il a dit non. Le vocabulaire fait le reste. Le titre parle d’« espionner » plutôt que de coopérer à une enquête ; « aider à repérer des fidèles aux idées extrêmes à la mosquée » se mue en trahison des siens. Surtout, le geste même de Sadiq, porter l’affaire sur la place publique, vaut démonstration adressée à sa communauté : voilà ce qu’on fait quand la police vous approche, on l’expose, on ne lui parle pas. En lui tendant le micro avec un tel traitement de faveur, le journal s’en fait le complice.

Tout le tour de force tient dans un mot : la délation. Avertir la police que des hommes préparent un massacre, une bombe à la sortie d’un concert, un camion lancé dans la foule, une lame en pleine rue, relève du devoir le plus élémentaire. C’est un geste qui sauve des vies. Le reportage refuse pourtant cette évidence : il jette le même opprobre sur le mouchard et sur le citoyen qui protège les siens, et range le second parmi les traîtres.

Il sacralise ainsi la loyauté à la tribu contre la loyauté au pays : ne dénonce pas tes coreligionnaires, même lorsqu’ils s’en prennent à la collectivité qui les accueille. La règle « ne sois pas un mouchard » s’avance sous son visage le plus avenant, celui d’un commerçant brimé, pour s’imposer ensuite partout, y compris là où le silence se paie en vies humaines.

En habillant le proche présumé de Palestine Action en victime de la police, le Guardian ne rapporte pas une histoire : il diffuse une consigne. La coopération avec l’antiterrorisme vaudrait compromission ; le tribalisme, vertu. Subtile et pernicieuse, l’instruction adressée au lecteur tient en une ligne : tais-toi, et choisis ta tribu contre ton pays.

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