L’affirmation. « Sans Eux » dramatise l’effondrement d’une France privée de ses immigrés pour démontrer que l’immigration de masse est irremplaçable, et son refus, suicidaire.
Le sous-texte. Le livre confond un fait acquis, la dépendance, avec une fatalité, la nécessité. Il dramatise un effondrement de court terme et escamote la seule question qui compte : qui a fabriqué cette dépendance, et pourquoi.
Un livre paru en mai 2026 raconte la France de 2030. Philippe de Villiers, élu en 2027, y applique l’« immigration zéro ». Les hôpitaux se vident de leurs soignants, les EHPAD ferment, les restaurants n’ont plus de cuisiniers, la criminalité explose, le pays sombre dans l’autoritarisme. Le titre dit tout : « Sans Eux ». Le sous-titre revendique un « plaidoyer pour l’immigration ».
Ses trois auteurs ne sont pas des militants de tribune. Guillaume Hannezo fut directeur financier de Vivendi. Hakim El Karoui a signé pour l’Institut Montaigne le rapport « Un islam français est possible » en 2016. Thierry Pech dirige Terra Nova, le principal think tank de la gauche réformiste. Trois signatures sérieuses au service d’une démonstration qui ne l’est pas. La dépendance à l’immigration qu’ils décrivent est réelle, mais le récit qu’ils en font élude tout ce qui compte.
La dystopie comme épouvantail
Le procédé saute aux yeux dès la première page. Pour défendre l’immigration, le livre n’aligne pas des chiffres : il met en scène une catastrophe. Et il choisit son décor avec soin. L’« immigration zéro » est confiée à Philippe de Villiers, figure repoussoir de la droite identitaire, et flanquée d’un cortège obligatoire, autoritarisme, effondrement économique, montée de la violence. Le lecteur n’est pas invité à raisonner. Il est invité à avoir peur.
Réduire toute restriction de l’immigration à un scénario de chaos revient à caricaturer la position adverse pour ne pas avoir à la discuter. Entre l’immigration de masse actuelle et l’« immigration zéro » d’un régime autoritaire, il existe un continuum entier de politiques que la fiction efface d’un trait. L’épouvantail dispense de l’argument.
Surtout, l’absence de toute analyse chiffrée dans un ouvrage qui se présente comme un « plaidoyer » est un aveu. Un plaidoyer s’appuie sur des preuves. Celui-ci s’appuie sur une peur. La fiction tient lieu de démonstration. Les bénéfices de l’immigration n’y sont jamais démontrés, sinon comme rempart contre l’apocalypse.
La dépendance à l’immigration est réelle, pas éternelle
Reconnaissons d’emblée ce que le livre a de juste. La dépendance est réelle, et les chiffres ne mentent pas. Les immigrés occupent environ un emploi sur dix en France. Ils représentent 38,8 % des aides ménagères et employés de maison, 27 % des ouvriers non qualifiés du bâtiment et des travaux publics, 22 % des cuisiniers, 28,4 % des agents de sécurité. Selon l’INSEE et la DARES, la Direction de l’animation de la recherche, des études et des statistiques, douze métiers comptent plus de 39 % d’immigrés. Retirer cette main-d’œuvre du jour au lendemain provoquerait bien une secousse. Personne de sérieux ne le conteste.
Mais la dépendance n’est pas la nécessité. Qu’une économie ait organisé sa survie autour d’une ressource ne prouve pas que cette ressource soit irremplaçable. Et l’Histoire a déjà tranché cette confusion exacte, dans un cas autrement plus lourd.
« Sans esclaves, le coton du Sud s’effondre. » C’était, à la lettre, l’argument économique des planteurs américains contre les abolitionnistes : une main-d’œuvre captive jugée si vitale que la priver d’elle ruinerait la nation. Vrai à court terme. Faux sur une génération. Après l’abolition de 1865, la production cotonnière des États-Unis a plus que doublé. La dépendance s’était dissoute dès qu’on avait cessé de la tenir pour une fatalité.
Certes, l’immigration libre ne peut être assimilée à l’esclavage. Pourtant, le raisonnement de Terra Nova et celui des planteurs esclavagistes, qui ne tarderaient pas à créer le parti Démocrate, est identique. Dans les deux cas, une économie bâtie sur une main-d’œuvre abondante et bon marché prédit son propre effondrement si on la lui retire. Dans les deux cas, la prédiction décrit une réalité de court terme et la projette en fatalité éternelle.
C’est précisément l’erreur que commet « Sans Eux ». La dépendance se constate. La nécessité se démontre. Le livre constate et croit avoir démontré.
La dépendance n’est pas un destin, c’est une fabrication
Reste la question que le livre élude totalement : quelles sont les causes de cette dépendance à l’immigration ? Elle n’est pas tombée du ciel. Un double mécanisme la fabrique, et l’état français en tient une partie.
Le premier mécanisme est économique. Une main-d’œuvre importée bon marché fonctionne comme une subvention implicite au travail peu qualifié. Elle écrase d’abord les salaires des plus modestes : l’économiste George Borjas a établi qu’une hausse de 10 % de la main-d’œuvre d’un groupe de qualification, par l’immigration, fait baisser de 3,7 % le salaire des natifs de ce même groupe.
Elle anesthésie ensuite l’innovation. Quand les bras abondent, investir dans la machine ne rapporte plus. La Réserve fédérale de Kansas City et le ministère américain de l’Agriculture l’ont documenté : l’abondance de travailleurs agricoles « réduit les incitations à investir dans des technologies économes en main-d’œuvre ». La preuve par l’inverse est venue de la pénurie.
À mesure que cette main-d’œuvre s’est raréfiée aux États-Unis, les exploitants ont dû mieux payer pour recruter : le salaire agricole, qui ne valait qu’environ la moitié d’un salaire ordinaire en 1990, en atteignait 60 % en 2022. La rareté a fait monter les salaires et rendu les machines rentables. L’abondance produisait l’effet exactement contraire.

Le second mécanisme est fiscal, et c’est le plus accablant. C’est l’état lui-même qui fabrique la dépendance. La France a construit une trappe à bas salaires dont elle est prisonnière. Les charges captent jusqu’à 47 % du coût du travail. Le résultat est absurde : faire passer un salarié payé 200 euros bruts au-dessus du SMIC à ce salaire revalorisé coûte 423 euros de plus à l’employeur, mais fait perdre 21 euros nets au salarié, par disparition de la prime d’activité et des aides au logement.
Revaloriser un emploi peu qualifié est donc ruineux pour celui qui paie et inutile pour celui qui travaille. Comme le détaille notre enquête sur la trappe à bas salaires, l’état dépense près de 100 milliards d’euros par an en exonérations et allocations pour compenser un système qu’il a lui-même verrouillé. Dans ce piège, la main-d’œuvre à bas coût devient structurellement obligatoire. L’état importe la dépendance qu’il a fabriquée.
Ces deux mécanismes se nourrissent l’un l’autre. Le marché écrase les salaires d’en bas, l’état rend leur revalorisation impossible, et la main-d’œuvre importée bon marché vient combler le vide qu’ils ont creusé ensemble. La dépendance à l’immigration dénoncée par « Sans Eux » n’est pas une donnée naturelle. C’est un produit de fabrication. Et le livre célèbre le produit sans jamais visiter l’usine.
L’immigré réduit à ses bras
Le plus troublant est ailleurs. À force de défendre l’immigration par son utilité productive, « Sans Eux » finit par enfermer l’immigré dans une définition glaçante. Tout le livre le décrit par ce qu’il fait : il soigne, il bâtit, il cuisine, il nettoie. L’immigré n’y existe que par sa fonction. C’est un travailleur manuel non formé, interchangeable, bon aux besognes que les natifs refusent. La structure mentale est exactement celle qu’on dénonçait plus haut : l’autre n’a de valeur que par son rendement.
Les prétendus humanistes portent ici la vision la plus déshumanisante qui soit. Et l’incohérence frappe d’autant plus que Thierry Pech dirige Terra Nova, le think tank qui théorisa en 2011 l’abandon politique des classes populaires au profit d’un nouvel électorat. Ces classes populaires sont les premières victimes de la concurrence salariale que le livre défend aujourd’hui. Le même courant qui les a déclarées politiquement quantité négligeable célèbre maintenant la main-d’œuvre qui comprime leurs salaires. La cohérence, au moins, est tenue : dans les deux cas, l’ouvrier français ne compte pas.
« La France sans ses immigrés n’est plus la France. »
— Les auteurs de « Sans Eux »
La formule est juste et fausse à la fois. Juste sur la dépendance : oui, retirer brutalement un emploi sur dix bouleverserait le pays. Fausse sur la nécessité : non, rien ne condamne la France à dépendre éternellement d’une main-d’œuvre importée pour soigner ses aînés. Mais la phrase révèle surtout une définition. Définir la France par les immigrés qui la font tourner, c’est la définir par sa main-d’œuvre importée à bas coût. C’est avouer qu’on ne sait plus penser un pays autrement que comme une chaîne de production en quête de bras.
Il y a un autre problème dont le livre ne parle pas : le taux d’emploi des populations immigrées en France est de 62,4 %, l’un des plus faibles d’Europe. Par ailleurs, 31 % des immigrés de 30 à 39 ans sont sans diplôme, contre 10 % des natifs. Le débat ne se résume pas à l’immigration en bloc.
L’immigration qualifiée et active est un atout net, l’OCDE le confirme. C’est l’immigration peu qualifiée à faible taux d’emploi, celle que le « plaidoyer » indifférencié défend sans la nommer, qui pose la question du coût.
Les vraies causes de la dépendance française
La vraie question n’a jamais été « la France peut-elle survivre sans immigrés ? ». Elle est : pourquoi un pays développé est-il devenu incapable de soigner ses aînés et de nourrir ses clients sans dépendance à l’immigration de masse ? Les réponses, le livre les escamote toutes.
L’effondrement de la natalité, d’abord : la fécondité est tombée à 1,56 enfant par femme en 2025, son plus bas niveau depuis 1918, et le solde naturel est devenu négatif pour la première fois depuis 1945. La croissance démographique ne tient plus que par le solde migratoire. La formation professionnelle sabotée, ensuite. Le travail manuel dévalorisé, enfin, au point qu’aucun natif ne veut plus l’exercer aux salaires qu’on lui propose.
L’immigration ne résout d’ailleurs pas le vieillissement, elle le diffère. Les immigrés vieillissent aussi. Compenser durablement le déclin par les flux suppose des flux toujours croissants, une fuite en avant que les démographes nomment effet de noria.
La France ne se sauvera pas en important sans fin la jeunesse qu’elle ne fait plus. Elle a renoncé à fabriquer ses soignants, à former ses ouvriers, à faire ses enfants, et un livre vient lui expliquer que ce renoncement est désormais sa nature.
« Sans Eux » a vu juste sur un point : la France s’est rendue dépendante de l’immigration. Mais on ne plaide pas pour un pays en lui apprenant à aimer ses chaînes.



