Portrait

Portrait : Rawan Osman, le prix de penser contre soi-même

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Rawan Osman, militante syro-libanaise fondatrice de Arabs Ask, lors d'une prise de parole publique

Syrienne élevée dans la haine d’Israël, Rawan Osman a démantelé une par une les certitudes de son éducation jusqu’à se convertir au judaïsme. Portrait d’une femme qui a tout perdu pour suivre ce que sa raison lui imposait.

Parcours de Rawan Osman

1983Naissance à Damas, père syrien sunnite, mère libanaise musulmane. Grandit au Liban dans une zone d’influence du Hezbollah. À l’école catholique française, les cartes de géographie n’ont pas d’Israël. Mein Kampf est en vente libre.

v. 1988À cinq ans, entend à la radio la condamnation à mort d’une voisine accusée d’espionnage pour Israël. La haine n’est pas un concept abstrait. C’est le bruit de fond de l’enfance.

2011Fuit la guerre civile syrienne. S’installe à Strasbourg pour une formation en œnologie. Un changement d’appartement, dû à une allergie, la place par hasard dans le quartier juif. C’est le début de la fissure.

2018S’inscrit à l’Université de Strasbourg. Commence la rédaction de The Israelis, Friends or Foes, un manuscrit jamais publié. Rejoint le comité exécutif du Center for Peace Communications et l’ONG Sharaka.

2020Publie dans le Washington Institute un article intitulé « New Forms of Old Hate: Confronting Assad’s Anti-Semitism in Germany ». Premier texte qui lie son histoire personnelle à une analyse politique.

2022S’installe en Allemagne. Études d’islamologie, d’hébreu moderne et de judaïsme à Heidelberg. Participe à la Marche des Vivants à Auschwitz. Entame un processus de conversion au judaïsme.

2023Le 7 octobre provoque une rupture totale. Engagement public contre les narratives pro-Hamas, perte de sa famille et de ses amis. Menaces de mort. Fonde Arabs Ask, qui atteint 200 000 à 250 000 abonnés.

2025White Rose Society Award en mars, médaille Joseph-Süßkind-Oppenheimer du Parlement du Bade-Wurtemberg en septembre. Annonce son aliyah en juin. Intervient à l’ONU à Genève, à Harvard, au Peres Center. Seize voyages en Israël en deux ans.

La mécanique du doute

L’épisode fondateur tient en un sourire. En 2011, dans une épicerie du quartier juif de Strasbourg, Rawan Osman voit entrer quatre hommes en habit orthodoxe. Elle lâche ses courses, traverse la rue en courant, se barricade dans sa chambre, le souffle coupé. Elle précisera plus tard : « Je n’avais pas peur pour ma sécurité, mais de partager le même espace que des Juifs. » Elle retourne payer le lendemain. Le commerçant lui demande d’où elle vient. Il sourit. « Tout ce qu’il a eu à faire, c’est sourire. » Ce décalage entre la terreur intériorisée et la banalité du réel est le détonateur. Pas une conversion soudaine, pas une révélation mystique. Un bug dans le logiciel.

Ce qui suit n’est pas un virage, c’est un démontage. Depuis sa fenêtre strasbourgeoise, Rawan Osman observe ses voisins juifs et note ce qui la dérange le plus : « Ces Juifs que j’observais de ma fenêtre avaient l’air gentils. Et ils me ressemblaient plus qu’ils ne ressemblaient aux Français. » L’ennemi héréditaire a un visage. Et ce visage est familier. Pour une femme élevée dans un monde où le mot « Juif » était, selon ses propres termes, « synonyme d’ennemi, voire de monstre », cette familiarité est une bombe à retardement.

Le parcours académique qui s’ensuit a la rigueur d’une autopsie. Strasbourg, Stuttgart, Heidelberg : islamologie, hébreu moderne, études judaïques, lecture du Talmud et de la Torah dans le texte. Ce n’est pas de la curiosité touristique. C’est une femme qui démonte sa propre éducation avec les outils de la raison, vérifie chaque pièce, et jette celles qui ne tiennent pas à l’examen. Quand elle explique ce qui l’a séduite dans le judaïsme, ce n’est pas la foi qu’elle cite, c’est la méthode : « Ce que j’aime le plus dans le judaïsme, c’est qu’il encourage le débat. Deux Juifs, trois opinions. C’est la tradition talmudique. » Elle n’a pas trouvé une religion. Elle a trouvé une tradition intellectuelle qui légitime le doute, exactement ce que son éducation lui avait interdit.

Le coût de cette trajectoire est documenté. Rupture avec sa famille. Perte de sa communauté. Menaces de mort. Sa mère, elle-même réfugiée syrienne en Europe, a grandi traumatisée par la guerre libanaise. « Nous portons ce bagage avec nous, et parfois nous le transmettons à la génération suivante, dit Rawan Osman. Je voulais simplement que ça s’arrête. » Cette phrase éclaire le nœud du portrait : ce qui motive Rawan Osman n’est pas la provocation, c’est le refus de la transmission automatique. Le refus d’hériter sans inventaire.

Ce parcours, naturellement, dérange. Osman ne se contente pas de raconter son histoire : elle en tire des conclusions tranchantes. « La Palestine n’existe pas », la partition de la Syrie comme seule issue pour les minorités, le soutien explicite à Israël. Aux Pays-Bas, des militants pro-palestiniens perturbent ses conférences et la traitent de « vendue ». La gauche européenne, note-t-elle, lui réserve un accueil plus hostile que quiconque. C’est prévisible : une femme arabe qui refuse le rôle de victime et choisit le camp de la démocratie occidentale devient, pour une certaine gauche, une hérésie ambulante. Ce qu’on lui reproche, au fond, ce n’est pas ce qu’elle pense. C’est qu’elle ait osé penser par elle-même.

Mais au-delà des polémiques, ce qui restera de ce parcours, c’est le mécanisme. Rawan Osman décrit de l’intérieur la fabrication de la haine : comment un environnement, des cartes, des discours de Hassan Nasrallah, des condamnations à mort entendues à la radio façonnent une mentalité avant même que l’individu ait les mots pour la questionner. Et elle documente, avec une précision clinique, ce qu’il faut pour s’en extraire : du temps, des livres, le contact avec le réel, et la capacité à supporter la solitude qui suit.

À retenir

  • Le doute comme arme de construction. L’itinéraire de Rawan Osman inverse la logique habituelle de la radicalisation. Là où les parcours extrêmes vont en général du doute vers la certitude, le sien va de la certitude absolue vers le questionnement méthodique. Chaque étape, Strasbourg, Heidelberg, Auschwitz, est une confrontation volontaire avec ce qui contredit son éducation. Ce n’est pas du courage médiatique. C’est un travail intellectuel de longue haleine, mené seule, sans filet communautaire.
  • Le prix concret de la liberté de pensée. On parle souvent de « penser librement » comme d’une vertu abstraite. Osman en montre la facture : sa famille ne lui parle plus, sa communauté la considère comme une traîtresse, elle vit sous la menace. Pour une femme syrienne élevée dans un tissu social où l’appartenance au groupe est la condition de survie, choisir sa propre pensée contre l’héritage collectif n’est pas un geste intellectuel. C’est un exil intérieur qui précède tous les autres.
  • Les limites de la déconstruction. Le processus que revendique Rawan Osman, examiner chaque croyance à la lumière du réel, est admirable dans sa méthode. Mais le regard critique qu’elle a su tourner contre ses propres préjugés devra aussi, un jour, se tourner vers ses nouvelles certitudes. Penser contre soi-même n’est pas un voyage avec une destination. C’est une discipline. Et c’est précisément ce qui la rend si rare.
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