Décryptage

Paris réélit la gauche malgré tout : anatomie d’un vote tribal

L’affirmation. Paris réélit la gauche pour la cinquième fois consécutive depuis 2001. Emmanuel Grégoire l’emporte avec 50,52% au second tour, neuf points devant Rachida Dati, dans une victoire que les sondages n’avaient pas vue venir.

Le sous-texte. Ce n’est pas un satisfecit, c’est un vote tribal à Paris. Les Parisiens élisent Grégoire en connaissance de cause : malgré un scandale pédocriminel où plus de 50 animateurs ont été mis en cause, malgré l’état d’une ville que ses propres habitants jugent sale et insécure, malgré le parachutage de Lucie Castets dans un arrondissement qu’elle ne connaissait pas trois semaines avant le scrutin. Le nom sur l’affiche compte moins que la couleur.

Neuf points d’avance : la victoire que personne n’avait prédite

Les instituts de sondage annonçaient un point d’écart. Grégoire en obtient neuf. L’ampleur du résultat raconte autre chose qu’une simple élection municipale.

Au premier tour, la gauche est fragmentée. Grégoire recueille 37,98%, Sophia Chikirou (LFI) 7,96%. À droite, la dispersion est plus sévère encore : Dati plafonne à son socle, Bournazel (Horizons) atteint 11,34%, Knafo (Reconquête) 10,40%, Mariani (RN) un insignifiant 1,61%. Entre les deux tours, Bournazel fusionne avec Dati. Knafo se retire sans fusion. La mécanique arithmétique donne un avantage structurel à Grégoire, mais pas de neuf points. Quelque chose d’autre s’est joué.

La participation, d’abord. 61,6% au second tour. Pour une municipale parisienne, c’est une mobilisation forte. Les électeurs ne se sont pas abstenus par dégoût. Ils sont allés voter pour quelque chose. La carte électorale, ensuite, confirme ce que chaque scrutin parisien répète depuis vingt ans : l’Ouest vote à droite, l’Est vote à gauche. Aucun arrondissement n’a basculé. La géographie politique de Paris est fossilisée. Le sujet de la sécurité, pourtant obsession n°1 des municipales, n’a pas suffi à renverser cette inertie.

Le soir de sa victoire, Grégoire fait le trajet de son QG à la Rotonde Stalingrad jusqu’à l’Hôtel de Ville à Vélib. Le symbole est calibré. Sa déclaration aussi :

« Paris a décidé de rester fidèle à son histoire. C’est la victoire d’une certaine idée de Paris, un Paris vivant, progressiste, populaire. »

— Emmanuel Grégoire, soir du 22 mars 2026

Fidèle à son histoire. Le mot est juste, mais pas dans le sens qu’il croit. Paris ne vote pas pour un programme. Paris vote pour une identité.

Le scandale invisible : quand la pédocriminalité ne pèse rien dans l’urne

Deux jours avant le second tour, le 20 mars, trois hommes sont interpellés pour agressions sexuelles sur douze enfants de trois à neuf ans, dans trois écoles des 15e, 10e et 20e arrondissements. La veille du vote, une cinquantaine de parents manifestent devant l’Hôtel de Ville. Pancarte : « Protéger les enfants, pas les animateurs ». Le collectif #MeTooÉcole, cofondé par Barka Zerouali, réclame des comptes.

Les comptes, voici ce qu’ils disent. Plus de cinquante animateurs périscolaires mis en cause en trois ans, dont plus de vingt pour agression sexuelle sur des enfants de trois, quatre et six ans. En janvier 2026, Cash Investigation filme en caméra cachée des comportements d’animateurs à l’école Saint-Dominique dans le 7e arrondissement. En mars, neuf animateurs y sont suspendus. Un animateur du 15e, visé par trois plaintes pour viol sur un enfant de trois ans, avait été déplacé depuis Saint-Dominique en décembre 2025 malgré des signalements. Déplacé. Pas suspendu. Déplacé.

Le précédent. Le mécanisme de déplacement d’agents mis en cause vers d’autres établissements au lieu de leur suspension reproduit exactement la logique institutionnelle documentée dans les scandales de l’Église catholique : protéger la structure, pas les victimes. Le rapport de l’Inspection Générale de 2015 avait formulé 50 préconisations. Aucune n’a été appliquée.

Or Emmanuel Grégoire, de 2014 à 2017, était adjoint aux ressources humaines de la Ville de Paris. Il supervisait la politique RH, y compris le recrutement des 16 000 agents du périscolaire, dont 11 000 vacataires. 40% de ces animateurs n’avaient pas le BAFA. Le 14 avril 2015, le conseiller Jean-Pierre Lecoq l’interpelle au Conseil de Paris sur les abus sexuels d’animateurs. Réponse de Grégoire :

« Le risque zéro n’existe pas. Tant qu’il n’y a pas de méfait, la personne est innocente. »

— Emmanuel Grégoire, Conseil de Paris, 14 avril 2015

Onze ans plus tard, le même homme est élu maire de Paris. Entre-temps, sa ligne de défense a légèrement évolué. Sur RTL le 20 mars 2026, il reconnaît « une responsabilité collective évidente » mais précise que « ce n’était pas un sujet que je suivais personnellement ». Neuf jours plus tôt, sur France Bleu, il était plus catégorique : « C’est un mensonge. Les politiques ne recrutent pas les fonctionnaires. »

Responsabilité collective, puis sujet qu’il ne suivait pas personnellement, puis mensonge de ses accusateurs. Trois positions en dix jours. L’électorat parisien a entendu les trois. Il a voté quand même.

Castets dans le 12e : la preuve par l’absurde

Le vote Grégoire n’est pas un vote par défaut. C’est un vote de conviction. Le cas du 12e arrondissement le démontre jusqu’à la caricature.

Le 24 février 2026, trois semaines avant le premier tour et deux jours avant la clôture des listes, Grégoire désigne Lucie Castets tête de liste dans le 12e. L’ancienne candidate du NFP pour Matignon, passée par le cabinet d’Hidalgo, remplace Emmanuelle Pierre-Marie, la maire écologiste sortante épinglée par Mediapart pour management toxique : seize départs de cabinet en cinq ans. En campagne, Castets aurait elle-même reconnu ne pas connaître l’arrondissement.

Résultat : 47,51% au second tour. Quinze points d’avance sur le candidat LR Montandon. Le Parisien titre : « Lucie Castets, candidate de dernière minute, triomphe dans le XIIe arrondissement. »

Triomphe. Le mot n’est pas excessif. Une candidate parachutée trois semaines avant le vote dans un arrondissement qu’elle ne connaît pas obtient une victoire plus large que celle du candidat à la mairie centrale. Le 12e ne vote pas pour Castets. Le 12e vote pour l’étiquette. Le bulletin est un totem.

Vote tribal à Paris : l'Hôtel de Ville illuminé de nuit, siège du pouvoir municipal depuis 25 ans de gauche
L’Hôtel de Ville de Paris, siège du pouvoir municipal depuis 1357. La gauche l’occupe sans interruption depuis 2001. — Photo : Benh LIEU SONG / Wikimedia Commons (CC BY-SA 3.0)

Le vote tribal à Paris : la droite la plus bête du monde, et la gauche la plus protégée

La défaite de Dati ne s’explique pas seulement par le vote identitaire de la gauche parisienne. Elle s’explique aussi par la droite elle-même.

Au premier tour, trois candidats de droite se partagent 23% des voix : Dati, Bournazel, Knafo (Reconquête). Mariani, pour le RN, est à 1,61%, soit l’insignifiance statistique. La fusion Bournazel-Dati au second tour ne suffit pas. Knafo se retire sans consigne de vote directe mais lâche la phrase qui résume tout après la défaite :

« Je ne me désiste pas pour la personne de Rachida Dati, je me désiste pour Paris. »

— Sarah Knafo, entre les deux tours

Après la défaite, elle accusera « les barons de la droite » d’être « la droite la plus bête du monde ». Le diagnostic est sévère. Il n’est pas faux. Trois candidatures à droite au premier tour dans une ville où la droite ne peut gagner qu’unie, c’est de la complaisance électorale, pas de la stratégie.

Mais la faiblesse de la droite n’explique pas tout. Dati a attaqué Grégoire sur le périscolaire avec une précision chirurgicale : « Il était en charge du recrutement des animateurs périscolaires, c’est lui qui a recruté 14 000 animateurs, sans diplôme d’état et sans contrôles. » Sophia Chikirou, depuis la gauche, a enfoncé le clou : « L’omerta est finie dans le périscolaire. Les choses ne seront plus jamais comme avant. » Attaqué sur sa droite et sur sa gauche, sur un sujet impliquant des enfants de trois ans, Grégoire gagne quand même de neuf points.

Le vote tribal à Paris ne fonctionne pas comme un vote-bilan. Il fonctionne comme un vote d’appartenance. Un vote rationnel, un vote de sanction, même partiel, aurait produit un résultat serré. Un point d’écart, peut-être deux. Pas neuf. Neuf points d’écart avec un scandale pédocriminel sur les épaules, c’est la preuve que le mécanisme électoral à Paris obéit à un autre registre. Le registre de l’identité.

Les Parisiens qui votent Grégoire ne votent pas pour Grégoire. Ils votent pour ce que représente le bulletin de gauche dans leur arrondissement, dans leur immeuble, dans leur identité sociale. Voter à droite à Paris, dans certains quartiers, c’est une transgression. Voter à gauche, c’est confirmer qu’on est du bon côté, celui de la tolérance, du progressisme autoproclamé, de l’ouverture. Le bilan réel, la saleté des rues, les rats, le crack dans le 19e, l’insécurité, les prix qui chassent les classes moyennes, tout cela pèse moins lourd qu’un sentiment d’appartenance.

Grégoire promet 30% de logements sociaux d’ici 2035, 4 000 HLM par an, encore moins de voitures, encore plus de vélos. Le programme est la continuation du bilan. Et le bilan est unanimement critiqué, y compris par les alliés de la majorité sortante. Qu’importe. La gauche parisienne ne gouverne plus sur ses résultats depuis longtemps. Elle gouverne sur son identité. Et cette identité, personne ne la menace, parce que la droite parisienne est incapable de proposer autre chose qu’un miroir inversé du même tribalisme.

Vingt-cinq ans. Cinq mandats. Delanoë, Hidalgo, Grégoire. Les noms changent, la mécanique est identique. Paris ne choisit pas ses maires. Paris confirme son camp. Et quand confirmer son camp signifie élire un homme qui répondait en 2015 que « le risque zéro n’existe pas » face à des signalements d’agressions sexuelles sur des enfants de trois ans, le mot « triomphe » sur les banderoles a un goût particulier.

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