L’indignité du New York Times

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Nécrologie Khamenei dans le New York Times, journaux sur un bureau sombre

Les faits. Le 28 février 2026, le New York Times publie la nécrologie de l’ayatollah Ali Khamenei sous le titre : « Clerc de la ligne dure qui a fait de l’Iran une puissance régionale » (Hard-Line Cleric Who Made Iran a Regional Power). Le Washington Post, de son côté, le décrit comme une « figure avunculaire », c’est-à-dire évoquant un oncle bienveillant, au « sourire facile », amateur de « poésie persane et de romans occidentaux classiques ».

L’idée implicite. La mort d’un chef d’État se traite avec la neutralité protocolaire du journalisme institutionnel. Qualifier, ce serait prendre parti.

Notre décryptage. Quand le NYT réduit 47 ans de théocratie sanguinaire au mot « puissance », il ne pratique pas la neutralité : il blanchit un tyran. La « puissance régionale », ce sont les cercueils du Hezbollah au Liban, les roquettes du Hamas sur Israël, les drones des Houthis au Yémen. Cette nécrologie est le symptôme d’un journalisme occidental en perte de repères moraux, qui ne sait plus nommer un tyran quand il en voit un.

Capture d'écran de la nécrologie Khamenei dans le New York Times : Hard-Line Cleric Who Made Iran a Regional Power
Capture d’écran du New York Times, 28 février 2026.

Le même jour, dans les rues de Téhéran, des Iraniens klaxonnent et poussent des youyous. Masih Alinejad, journaliste irano-américaine visée par une tentative d’assassinat commanditée par le régime en 2022, résume ce que des millions d’Iraniens ressentent :

Yassamine Ansari, première Irano-Américaine démocrate élue au Congrès, tranche : « Khamenei était l’incarnation du mal. Pendant des décennies, il a supervisé la torture, l’emprisonnement et le meurtre d’innombrables Iraniens qui osaient réclamer la liberté. » Pendant que ceux qui ont vécu sous la botte du Guide suprême célèbrent sa mort, le New York Times, lui, salue un bâtisseur de « puissance régionale ». L’écart entre ces deux réalités n’est pas un accident de plume. C’est un diagnostic.

La nécrologie Khamenei publiée par le NYT n’est pas un cas isolé. Elle s’inscrit dans un pattern éditorial qui mérite d’être décortiqué mot par mot.

Anatomie d’un blanchiment éditorial : la nécrologie Khamenei sous la loupe

Reprenons le titre, mot par mot. « Hard-Line » : en anglais diplomatique, c’est l’adjectif qu’on accole à un conservateur un peu rigide, pas à l’architecte d’une théocratie qui a exécuté 900 personnes en 2024, soit une hausse de près de 50 % par rapport à 2022. L’Iran est le deuxième pays au monde pour le nombre d’exécutions, derrière la Chine. Dix ans de prison pour un hijab mal porté. Mahsa Amini, 22 ans, morte en détention en 2022. Nasrin Sotoudeh, avocate des droits humains, condamnée à 38 ans de prison et 150 coups de fouet. « Hard-Line » ne couvre pas le dixième de cette réalité.

Puis, « Regional Power ». Voilà le tour de passe-passe. Le NYT transforme en accomplissement géopolitique ce qui est, factuellement, une franchise terroriste à l’échelle du Moyen-Orient. Le Hezbollah : 700 millions de dollars par an selon le Trésor américain. Le Hamas : 100 millions de dollars par an, et le 7 octobre 2023, 1 200 Israéliens tués, 250 otages. Les Houthis : 750 tonnes d’armes interceptées en juin 2025, une guerre au Yémen qui a fait plus de 150 000 morts. Le soutien au régime Assad : 16 milliards de dollars entre 2012 et 2020, selon le Département d’État. Le programme nucléaire : enrichissement à 84 %, seuil quasi militaire selon l’AIEA. Au total, le réseau de proxies iraniens représente plus de 10 milliards de dollars par an, selon le FinCEN (Financial Crimes Enforcement Network, l’agence anti-blanchiment du Trésor américain).

« Le budget du Hezbollah, tout ce qu’il mange et boit, ses armes et ses roquettes, vient de la République islamique d’Iran. »

Hassan Nasrallah, ancien secrétaire général du Hezbollah

Ce n’est pas un opposant qui parle. C’est le chef du Hezbollah lui-même. La « puissance régionale » du titre du NYT, son principal bénéficiaire la décrivait ainsi : un budget de guerre alimenté par Téhéran. Mais le journal de référence préfère le mot « puissance » au mot « terreur ». La nuance est un cercueil.

En 2019, à la mort d’Abu Bakr al-Baghdadi, chef de l’État islamique, le Washington Post l’avait qualifié d’« érudit religieux austère » (austere religious scholar). Face au tollé, la porte-parole du journal, Kristine Coratti Kelly, avait reconnu publiquement que « le titre n’aurait jamais dû être formulé ainsi ». En 1938, le magazine Time avait désigné Adolf Hitler « personnalité de l’année ». Le réflexe d’euphémisation médiatique des tyrans n’est pas nouveau. Ce qui est nouveau, c’est qu’il ne provoque même plus de scandale.

Le relativisme comme ligne éditoriale

Les autres rédactions rivalisent d’euphémismes, mais au moins elles nomment. Reuters a titré sur « un règne de fer », The Economist sur « un coût sanglant », la BBC sur « la poigne du leader défiant ». Le NYT, lui, a choisi « puissance régionale ». Le Washington Post est allé plus loin : Khamenei y devient une « figure avunculaire » au « sourire facile », amateur de poésie persane et des Misérables de Hugo. L’oncle bienveillant lisait Hugo entre deux ordres de tir : en novembre 2019, il a ordonné la répression des manifestations — au moins 1 500 morts. Bilan cumulé depuis janvier 2026 : 30 000 morts. Human Rights Watch a documenté les exécutions de masse de 1988, qualifiées de crime contre l’humanité. Pour le journal de référence américain, tout cela tient dans l’adjectif « hard-line ».

Ce que révèle cette nécrologie dépasse le cas d’un titre maladroit. Le 16 février 1979, le même New York Times publiait un éditorial intitulé « Trusting Khomeini », décrivant l’ayatollah comme un homme honnête entouré de modérés soucieux des droits de l’homme. Quarante-sept ans et des milliers de pendaisons plus tard, il rédige la nécrologie de son successeur en parlant de « puissance régionale ». Ce n’est pas de la neutralité. C’est le penchant récurrent d’une certaine gauche médiatique occidentale qui accorde aux régimes anti-occidentaux une indulgence qu’elle refuse à tous les autres. De Khomeini « homme de confiance » à Khamenei « bâtisseur de puissance » : la boucle est bouclée. Elle a la forme d’un nœud coulant.

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