Décryptage

La harangue de Baudot : quand un syndicat de juges remplace la loi par la morale

Marteau de justice posé sur un bureau de magistrat, symbole du syndicat de la magistrature

L’affirmation. Le Syndicat de la magistrature se présente comme le défenseur d’une justice sociale, du côté des faibles contre les puissants.

Le sous-texte. Depuis cinquante ans, la harangue de Baudot fonctionne comme un programme politique actif dont le mur des cons, les appels partisans et l’opposition aux circulaires pro-victimes sont les applications concrètes. Ce n’est plus de la justice. C’est du militantisme en robe noire.

51 % des Français ne font pas confiance à leur justice. Le chiffre, publié par CSA en novembre 2025, est froid. Mais il masque une fracture plus profonde : 81 % estiment que les peines prononcées sont insuffisantes. La défiance ne vient pas de nulle part. Elle a une origine, un texte fondateur, et un syndicat qui le revendique encore. Ce syndicat, c’est le Syndicat de la magistrature, et pour comprendre ce qu’il est devenu, il faut remonter à 1974.

Le texte qui a tout déclenché

Marseille, 1974. Audience solennelle de rentrée du tribunal. Oswald Baudot, substitut du procureur et membre fondateur du Syndicat de la magistrature, ne prononce pas un discours. Il lance un manifeste. Le texte, envoyé à 130 jeunes magistrats puis publié dans la revue Pro Justitia en 1975, tient en quelques pages. Il suffit de le lire pour comprendre ce qui s’est joué.

« Soyez partiaux. Pour maintenir la balance entre le fort et le faible, le riche et le pauvre, qui ne pèsent pas d’un même poids, il faut que vous la fassiez un peu pencher d’un côté. »

— Oswald Baudot, harangue aux jeunes magistrats, 1974

La phrase sonne comme un paradoxe généreux. Elle est un programme de démolition. Car Baudot ne s’arrête pas là. Il dresse une liste de partialités obligatoires : « pour la femme contre le mari, pour l’enfant contre le père, pour le débiteur contre le créancier, pour l’ouvrier contre le patron, pour le voleur contre la police, pour le plaideur contre la justice ». Le magistrat ne doit plus appliquer la loi. Il doit corriger le monde.

La suite est plus radicale encore : « Ne faites pas un cas exagéré de la loi et méprisez généralement les coutumes, les circulaires, les décrets et la jurisprudence. Il vous appartiendra d’être plus sages que la Cour de cassation. » La loi, dans cette vision, n’est plus un cadre. C’est un obstacle. « La loi s’interprète. Elle dira ce que vous voulez qu’elle dise. »

Baudot a été poursuivi disciplinairement le 28 janvier 1975. Le garde des Sceaux Lecanuet a renoncé à le sanctionner. Le texte, lui, a survécu. Il figure toujours dans les « 50 ans de combats » du Syndicat de la magistrature. Pas comme un document d’archive. Comme un étendard. Le Figaro qualifie ce texte de « bible de la gauche judiciaire ».

Façade du Palais de justice de Paris, symbole de la crise de confiance envers le syndicat de la magistrature
Le Palais de justice de Paris, siège historique de l’institution judiciaire française — Crédits : Wikimedia Commons

Du syndicat de la magistrature aux actes : cinquante ans de militantisme en robe

Un texte qui reste affiché au mur n’est pas un souvenir. C’est un mandat. Les preuves s’accumulent depuis trois décennies.

Avril 2013. Clément Weill-Raynal, rédacteur en chef adjoint de France 3 et auteur du Fusillé du mur des cons (Plon, 2014), filme un panneau dans les locaux du Syndicat de la magistrature. Le « mur des cons ». Des dizaines de photos, exclusivement de droite et d’extrême droite : Sarkozy, Hortefeux, Morano, Balkany, Ciotti, Estrosi. Avec cette mention : « Amuse-toi à coller une petite flamme sur le front des cons fascistes. »

Parmi les épinglés, le général Philippe Schmitt, père d’une jeune femme assassinée par un récidiviste dans le RER, qui militait contre le laxisme judiciaire. Un père de victime, classé « con » par des magistrats. Le tribunal a qualifié ce comportement d’« inconcevable de la part de magistrats ». L’ex-présidente du SM, Françoise Martres, a été condamnée pour injure publique en 2019. Condamnation confirmée en appel, définitive.

Le mur a disparu. La logique, non.

11 juin 2024 : le Syndicat de la magistrature publie un communiqué appelant les magistrats à « se mobiliser contre l’accession au pouvoir de l’extrême droite ». Un syndicat de juges qui dit aux juges pour qui ne pas voter. Septembre 2025 : troisième année consécutive à la Fête de l’Humanité, stand partagé avec le SAF, programme incluant « 2027 : Une politique progressiste de la peine » avec le PCF, EELV, LFI et le PS, plus un stand « Urgence Palestine ». Janvier 2026 : tribune cosignée dans Le Monde dénonçant « les conséquences funestes de la loi Darmanin ».

Le plus révélateur reste l’opposition aux circulaires pro-victimes. En octobre 2025, puis en décembre, le ministère de l’Intérieur émet des circulaires renforçant la protection des victimes. Le Syndicat de la magistrature les attaque au Conseil d’État. Il est débouté le 19 février 2026. Le paradoxe est vertigineux : un syndicat qui se dit « du côté des faibles » combat des textes conçus pour protéger les victimes. La harangue de Baudot défendait « l’écrasé contre la compagnie d’assurance de l’écraseur ». Ses héritiers défendent le mis en cause contre la victime.

Les remises en liberté contestées complètent le tableau. Septembre 2024 : Philippine Le Noir de Carlan est tuée par un violeur condamné, sous le coup d’une OQTF, libéré par une juge des libertés et de la détention le 3 septembre alors que l’ordonnance reconnaissait « le risque de réitération ». Novembre 2011 : Agnès Marin, 13 ans, violée et assassinée par un mineur récidiviste remis en liberté par un juge d’instruction sans attendre le rapport psychiatrique. L’État a été condamné en 2017 pour « faute lourde », 185 000 euros. Le CSM n’a pas sanctionné le juge. Les contradictions de l’État ne sont pas nouvelles, mais quand l’appareil judiciaire lui-même produit les conditions du drame, la question change de nature.

L’irresponsabilité comme système. L’ordonnance du 22 décembre 1958 limite la responsabilité des magistrats à leurs « fautes personnelles ». L’action récursoire de l’État n’a jamais été exercée depuis 1979. Entre 2011 et 2022, aucune plainte citoyenne auprès du CSM n’a abouti à une sanction. En 2023, sur 489 plaintes, la quasi-totalité ont été déclarées irrecevables. La proposition de loi Bascher (LR, 2021) pour « responsabiliser les magistrats » n’a pas été adoptée.

Les chiffres de la fracture

La défiance envers le syndicat de la magistrature et l’institution judiciaire n’est pas un sentiment vague. Elle a une géographie politique. Le sondage CSA de novembre 2025 révèle un clivage structurel : 70 % de défiance chez les sympathisants d’extrême droite, 66 % à droite, mais seulement 26 % à gauche et 29 % dans la majorité présidentielle. La justice inspire confiance à ceux dont elle épouse les combats. Elle révulse ceux qu’elle semble viser.

Les catégories socioprofessionnelles racontent la même histoire. Selon Infostat Justice (octobre 2025), la confiance tombe à 23 % chez les personnes discriminées, à 44 % chez les CSP- et les inactifs, contre 60 % chez les CSP+. Une justice « du côté des faibles » dans laquelle les faibles ne croient pas.

Les magistrats eux-mêmes semblent prendre leurs distances. Aux élections de la Commission d’avancement de février 2026, le Syndicat de la magistrature recueille 25,03 % des voix, en recul de quatre points par rapport à 2022. L’USM (Union syndicale des magistrats) domine avec 60,99 %. Unité Magistrats-FO, qui se revendique « dépolitisée », fait sa première percée à 12,51 %. Le signal est clair : un quart des magistrats soutient encore la ligne Baudot. Mais trois quarts s’en détournent.

Signe des temps : en décembre 2025, la magistrature française s’est dotée de sa première charte de déontologie. 203 articles, 7 principes, dont une section « Impartialité » qui contredit frontalement la harangue. Le texte est arrivé cinquante ans trop tard, mais il existe. Reste à savoir s’il sera appliqué avec plus de rigueur que l’ordonnance de 1958.

Quand un pilier cède, c’est l’édifice qui tremble

La comparaison internationale est éclairante. Aux États-Unis, 39 États élisent au moins une partie de leurs juges, cinq par élections partisanes où les candidats s’affichent Républicains ou Démocrates. La politisation assumée génère une défiance durable dans l’institution. Au Royaume-Uni, les juges n’ont pas de syndicat, seulement des associations professionnelles sans mandat politique. La Judicial Appointments Commission, indépendante depuis 2005, garantit l’impartialité des nominations.

En Allemagne, les syndicats de magistrats existent, mais aucun ne prend de position politique partisane. Le GRECO (Groupe d’États contre la corruption) y constate un « haut niveau d’intégrité et d’impartialité ».

La France a inventé un modèle unique : un syndicat qui revendique sa partialité, participe à des fêtes de partis politiques, appelle au vote, combat les circulaires pro-victimes, et dont les membres, protégés par un statut d’irresponsabilité quasi totale, ne rendent de comptes à personne. Ni le modèle américain, ni le modèle britannique, ni le modèle allemand. Autre chose.

Les défenseurs du Syndicat de la magistrature objectent que la harangue peut être lue comme un plaidoyer pour l’« impartialité réelle », celle qui corrige les inégalités structurelles. L’argument est recevable en théorie. Il s’effondre en pratique. Corriger les inégalités est un mandat législatif, pas judiciaire. Quand un juge décide seul qui est le « faible » et qui est le « fort », il ne corrige pas l’inégalité. Il la déplace. Il substitue son jugement moral à la loi votée.

Hervé Lehman, ancien juge d’instruction devenu avocat, a documenté cette dérive dans Soyez partiaux ! (Cerf, 2022) : la harangue n’est pas un texte historique, c’est « le programme d’un mouvement qui a transformé la magistrature ». Jean-Éric Schoettl, ancien secrétaire général du Conseil constitutionnel, diagnostique dans La démocratie au péril des prétoires (Gallimard, 2022) « l’emprise grandissante du juge sur la loi et la démocratie ».

Certes, le Syndicat de la magistrature ne représente que 25 % des magistrats. Certes, la défiance envers la justice est multipolaire, chaque camp accusant les juges de servir l’autre. Mais ces nuances ne changent rien au fait central : un syndicat de magistrats revendique publiquement, depuis cinquante ans, le droit d’appliquer la loi selon ses convictions politiques. Et l’institution n’a jamais trouvé le moyen de l’en empêcher.

La démocratie repose sur un pacte simple : la loi s’applique à tous, de la même façon, par des juges qui n’ont pas de camp. Quand un syndicat de juges explique à ses membres que « la loi dira ce que vous voulez qu’elle dise », ce n’est pas la droite qui perd confiance dans la justice. C’est le pacte lui-même qui se déchire.

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