Comment le macronisme a fabriqué les extrêmes

L’essentiel en 1 min

Hémicycle de l'Assemblée nationale, montée des extrêmes sous Macron

En 2017, Emmanuel Macron s’est fait élire comme le rempart contre les extrêmes. Huit ans plus tard, La France insoumise domine l’Assemblée et le Rassemblement national compte 143 députés. Cinq mécanismes du macronisme expliquent ce retournement : la digue a sacré ses extrêmes, à commencer par la plus dangereuse.

La promesse du rempart

Mai 2017. Emmanuel Macron accède à l’Élysée fort d’une promesse forte : tenir la digue contre les extrêmes. Huit ans plus tard, la digue a cédé des deux côtés, et la crue la plus dangereuse vient de la gauche. La France insoumise (LFI) domine l’Assemblée nationale : un parti où l’antisémitisme se banalise sous le masque de l’antiracisme, où l’alliance avec l’islamisme politique tient lieu de stratégie électorale, où le vieux fonds révolutionnaire n’a jamais désarmé. À droite, le Rassemblement national (RN) compte 143 députés. À gauche, le Parti socialiste (PS) a été dévoré par les insoumis. La social-démocratie de gouvernement a disparu, remplacée par une formation qui conteste les fondements mêmes de la nation, de la laïcité et du marché. Le rempart a laissé entrer ce qu’il jurait d’arrêter.

La lecture macroniste attribue cette montée à des forces extérieures : la colère sociale, la crise, une vague populiste venue d’ailleurs. La réalité est tout autre. En pulvérisant le clivage droite-gauche, en laminant les partis de gouvernement, en réservant son barrage au seul RN, en gouvernant par la verticalité, puis en dissolvant l’Assemblée sur un coup de dés, le macronisme a creusé le vide où les radicaux ont prospéré. Le premier à s’y engouffrer fut LFI. Cinq ressorts, une mécanique implacable. Le rempart fut l’accélérateur.

Cinq ressorts explicatifs

Ces cinq ressorts forment une chaîne. Dissoudre le clivage imposait d’absorber les partis ; cette absorption les a décapités ; leur effacement a livré chaque camp à son aile la plus dure ; ce vide réclamait un pouvoir vertical ; cette verticalité a fini par s’abîmer dans une dissolution ratée. Chacun découle du précédent.

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Le clivage dissous

« Et de droite et de gauche. » Le « en même temps » dépasse le slogan pour devenir méthode. Dès mai 2017, le premier gouvernement macroniste siphonne Les Républicains (LR) en débauchant Édouard Philippe, Bruno Le Maire et Gérald Darmanin, tout en ponctionnant le Parti socialiste avec Gérard Collomb, Jean-Yves Le Drian, Richard Ferrand et Christophe Castaner. L’axe qui ordonnait le débat français se vide de sa substance. En captant les modérés des deux bords, Macron laissait chaque camp à ses extrêmes. Comme l’analyse le politologue Luc Rouban dès 2018, la victoire de 2017 relève du choix par défaut, une faille tactique exploitée, non une recomposition idéologique profonde. Le clivage anéanti, le vide s’ouvrait, la place restait à prendre.

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Les partis de gouvernement décapités

Siphonnés par le sommet, les deux piliers de la Ve République s’effondrent à la base. À gauche, la social-démocratie s’écroule : Benoît Hamon obtient 6,36 % en 2017, Anne Hidalgo 1,75 % en 2022, et le PS liquide son siège de Solférino pour 45,55 millions d’euros. Le vide n’est pas resté vacant. La France insoumise l’a occupé : Jean-Luc Mélenchon passe de 19,58 % en 2017 à 21,95 % en 2022, puis impose sa tutelle sur toute la gauche par la NUPES (Nouvelle Union populaire écologique et sociale) et le Nouveau Front populaire. La gauche réformiste et républicaine cède la place à un mouvement de rupture. À droite, la même hémorragie emporte LR, de François Fillon à 20,01 % en 2017 à Valérie Pécresse à 4,78 % en 2022. Les forces modératrices rayées de la carte, les marges se retrouvent seules en piste.

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Le barrage qui a blanchi LFI

Le vide appelait un adversaire à sa mesure. En théorisant un « bloc central » assiégé par les extrêmes, l’Élysée érige le face-à-face Macron/Le Pen en clé de voûte du système. Le barrage devient carburant, mais il ne profite pas qu’au RN. En désignant l’extrême droite comme l’unique péril, Macron a blanchi l’autre extrême. Le « front républicain » a fait de LFI un partenaire fréquentable : à chaque scrutin, les désistements du camp présidentiel ont sauvé des députés insoumis, offrant à un parti gangrené par l’antisémitisme et le clientélisme communautaire le label de respectabilité qu’il n’aurait jamais conquis seul. Marine Le Pen grimpe de 33,9 % au second tour de 2017 à 41,45 % en 2022 ; pendant ce temps, LFI s’installe au cœur du jeu, sanctifiée par ceux-là mêmes qui prétendaient faire barrage aux extrêmes.

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La verticalité jupitérienne

Un tel pouvoir exigeait un exercice solitaire. Le président « jupitérien » gouverne contre les corps intermédiaires, un mépris qu’illustre son « Je n’ai pas fait de politique ». L’arme constitutionnelle du 49.3, qui force l’adoption d’un texte sans vote, est dégainée à 23 reprises par Élisabeth Borne entre 2022 et 2024, un record seulement devancé par Michel Rocard. Le casting gouvernemental tourne au vertige avec 158 ministres depuis 2017. Les Gilets jaunes de 2018, puis le passage en force sur les retraites en 2023, cote présidentielle tombée à 26 %, creusent la fracture. En 2026, 78 % des Français se défient de la politique, un record depuis 2009. Cette défiance nourrit le vote de rupture, à gauche comme à droite.

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La dissolution ratée

L’engrenage finit par broyer son concepteur. Le 9 juin 2024, face au triomphe du RN aux européennes (31,37 %), Macron dissout l’Assemblée. La grenade dégoupillée accouche d’un Parlement paralysé, fracturé en trois blocs sans majorité. Jamais, depuis 1958, une coalition arrivée en tête ne fut aussi loin de gouverner. Et cette coalition, c’est le Nouveau Front populaire (NFP), dominé par les insoumis et porté par la Nouvelle France de Mélenchon, ce projet qui efface le peuple historique au profit d’une addition de communautés. Le RN, lui, passe de 8 députés en 2017 à 89 en 2022, puis 143 en 2024. Mais l’arbitre de l’Assemblée, désormais, c’est LFI. Nonna Mayer résume la manœuvre en un « échec fracassant ». Le président espérait 1968 ; il a eu 1997.

La gauche livrée aux insoumis

Le macronisme n’a pas seulement laissé monter un parti d’opposition de plus. Il a livré la gauche française à sa frange la plus extrême. LFI est un mouvement de rupture : elle banalise l’antisémitisme sous couvert d’antiracisme, elle défend au tribunal l’apologie du terrorisme, elle courtise l’islamisme politique pour capter un électorat communautaire, et elle puise dans une matrice révolutionnaire hostile à l’économie de marché comme à la nation. Aucune de ces valeurs n’est compatible avec la République que Macron jurait de protéger.

Voilà le vrai visage du vide qu’il a creusé. Le RN inquiète et se donne à voir ; LFI avance masquée, drapée dans la respectabilité que le front républicain lui a cousue. En concentrant tout son barrage sur une seule extrême, le pouvoir a rendu l’autre fréquentable, l’a installée au sommet de l’Assemblée, et a effacé la gauche de gouvernement qui aurait pu la contenir. Le rempart n’a pas trié les périls, il a sacré le plus grave.

À force de faire barrage aux extrêmes, le macronisme a sacré la plus dangereuse. Le rempart fut l’accélérateur.

En déclarant le clivage gauche-droite caduc, en décapitant le PS, en réservant son barrage au seul RN, le macronisme a livré la gauche à La France insoumise et blanchi l’antisémitisme, l’islamo-gauchisme et le projet de rupture qu’elle abrite. La méthode a engendré le péril que la digue promettait de repousser. Il a construit la crise qu’il jurait d’empêcher.

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