Le grand bazar du patrimoine immatériel

L’essentiel en 1 min

Illustration satirique d'objets culturels en compétition pour une médaille UNESCO : baguette, pizza, kimchi et costume de mariée algérien

La question. Pourquoi les états se battent-ils pour inscrire leurs traditions au patrimoine immatériel de l’UNESCO ?

La réponse courte. La liste du patrimoine immatériel est un bazar où chaque état revendique la paternité nationale de pratiques qui n’ont jamais appartenu à personne, transformant la culture en instrument de puissance diplomatique.

Patrimoine immatériel UNESCO : la culture comme arme diplomatique

L’UNESCO recense 849 pratiques au patrimoine culturel immatériel de l’humanité, portées par 157 pays. La session de décembre 2025 à New Delhi en a ajouté 67 d’un coup.

Parmi les trésors de l’humanité ainsi consacrés : le rituel mongol pour amadouer les chamelles, la baguette française, la culture foraine franco-belge, et les « rites et savoir-faire artisanaux associés à la tradition du costume nuptial de Tlemcen ». Le costume est porté dans une seule ville algérienne. Il est désormais patrimoine immatériel de l’humanité entière.

Ce catalogue de l’absurde obéit à une logique très rationnelle. Chaque inscription à l’UNESCO est une victoire diplomatique, un tampon officiel qui transforme une pratique régionale en propriété nationale certifiée par la communauté internationale. La Chine l’a compris avant tout le monde : avec 44 inscriptions au patrimoine immatériel, elle détient le record mondial.

La ruée a été telle qu’en 2009, la Chine, le Japon et la Corée du Sud trustaient à eux seuls 40 des 75 premières inscriptions, contraignant l’UNESCO à plafonner le nombre de candidatures par pays. L’Italie, quatrième contributeur de l’organisation avec 81 millions de dollars, a d’abord fait inscrire la pizza napolitaine en 2017, puis la cuisine italienne dans son ensemble en 2025, une première mondiale revendiquée par Giorgia Meloni au nom du « Made in Italy ».

La fauconnerie illustre un autre ressort du système. Inscrite une première fois en 2010 à l’initiative des Émirats arabes unis, cette pratique a été élargie trois fois depuis pour accueillir de nouveaux pays candidats, de l’Irlande à la Mongolie. Vingt-quatre états revendiquent désormais ensemble cet art de la chasse au rapace, un record multinational où chacun exploite le label patrimoine immatériel UNESCO pour son propre marketing culturel.

Les querelles les plus révélatrices concernent la nourriture. La guerre du kimchi oppose la Corée du Sud, qui a fait inscrire le « kimjang » en 2013, à la Corée du Nord, qui a inscrit son propre « kimchi » en 2015. En 2020, la Chine a revendiqué les normes ISO du pao cai, un condiment fermenté que des universitaires coréens ont dénoncé dans une page entière du New York Times, tandis que le ministère chinois rebaptisait tranquillement le plat « xinqi ».

Le hummus a opposé le Liban à Israël jusque devant la justice européenne en 2008, la BBC résumant l’affaire d’une formule limpide : « un plat moyen-oriental revendiqué par tous et appartenant à personne ».

Le couscous a suivi le même chemin : candidature commune de l’Algérie, du Maroc, de la Tunisie et de la Mauritanie en 2020, avant que le ministre marocain ne relance la controverse en 2022 sur la véritable paternité du plat.

En décembre 2025, à New Delhi, l’affaire du caftan a cristallisé l’absurdité du système. L’Algérie a tenté de modifier son inscription existante de la Chedda de Tlemcen pour y ajouter le mot « caftan ». Le Maroc, en réponse, a obtenu sa propre inscription du caftan marocain au patrimoine immatériel UNESCO. L’Algérie a été déboutée après un débat houleux et s’est retrouvée isolée au Comité.

Le comble de l’affaire tient en un double standard manifeste. L’appropriation culturelle, quand un Occidental porte un kimono à Halloween, déclenche des campagnes d’indignation en ligne et des séminaires universitaires. Mais quand un état revendique la propriété exclusive d’un plat cuisiné depuis des siècles par des millions de personnes qui ignorent les frontières, c’est de la diplomatie culturelle.

Le mécanisme est pourtant identique : s’arroger ce qui appartient à un usage partagé. L’UNESCO, comme d’autres institutions internationales, fonctionne moins comme un arbitre que comme une arène où les états jouent à qui s’appropriera le mieux ce qui n’a jamais appartenu à personne. Le couscous existait avant les frontières. Il leur survivra.

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