La question. Est-il fondé de distinguer une branche politique et une branche militaire au sein du Hezbollah ?
La réponse courte. Non. Les documents fondateurs du Hezbollah, sa structure de commandement et les déclarations de ses propres dirigeants démontrent que cette dissociation est une fiction que l’organisation rejette explicitement.
La distinction entre un Hezbollah « politique » et un Hezbollah « militaire » est l’un des piliers de la diplomatie européenne à l’égard du Liban. C’est sur cette base que l’Union européenne n’a inscrit, en 2013, que la seule « aile militaire » du Hezbollah sur sa liste terroriste, préservant ainsi un canal de dialogue avec les élus et les ministres du parti chiite. Mais cette distinction entre aile politique et aile militaire repose-t-elle sur une réalité organisationnelle, ou sur un besoin diplomatique occidental ? Pour y répondre, il faut lire ce que le Hezbollah dit de lui-même.
Un commandement unique, revendiqué par le Hezbollah lui-même
Le texte constitutif du Hezbollah est la Lettre ouverte du 16 février 1985. Deux formulations y sont décisives. La première est une allégeance nominale et personnelle au Guide suprême iranien : « Nous obéissons aux ordres d’un seul chef, sage et juste, notre tuteur et faqih : Ruhollah Musawi Khomeini. » La seconde porte directement sur la question qui nous occupe : « Notre appareil militaire n’est pas séparé de l’ensemble de notre tissu social. Chacun d’entre nous est un soldat combattant. » L’organisation elle-même, dès sa fondation, refuse la distinction entre civil et combattant, entre politique et militaire.
En 2009, Hassan Nasrallah a présenté un nouveau manifeste, perçu par certains observateurs comme un signe de modération. L’appel à un état islamique au Liban y disparaissait, et la référence au Velayat-e Faqih, la tutelle du Guide iranien, n’y figurait plus. Ce repositionnement visait l’audience libanaise : présenter le Hezbollah comme un acteur national indépendant, et non comme le bras armé de Téhéran. Mais lors de la conférence de presse qui a suivi, Nasrallah a précisé que ces changements n’affectaient « ni la croyance, ni l’idéologie, ni la pensée » du mouvement, et que le Velayat-e Faqih restait une « position non soumise à révision ». En 2016, Naïm Qassem, alors secrétaire général adjoint, a réaffirmé que la Lettre de 1985 demeurait un « document permanent et continu ».
Pour comprendre pourquoi la dissociation entre aile politique et aile militaire est structurellement impossible, il faut regarder l’organigramme du parti. Le Hezbollah est organisé autour de cinq conseils (exécutif, judiciaire, parlementaire, politique et jihad), et tous relèvent d’une même instance : le Conseil de la Choura. Le secrétaire général préside simultanément ce conseil suprême et le Conseil du Jihad, c’est-à-dire l’appareil militaire. En 2012, Naïm Qassem l’a formulé sans ambiguïté : « Nous n’avons pas une aile militaire et une aile politique. Tous les éléments du Hezbollah sont au service de la résistance. » Le renseignement néerlandais, dès 2004, était parvenu à la même conclusion : « les ailes politique et terroriste sont contrôlées par un seul conseil de coordination ».
Ce commandement unifié s’accompagne d’une dépendance financière et opérationnelle envers l’Iran que les propres acteurs de cette relation ne cherchent pas à dissimuler. Le Trésor américain estime le financement iranien entre 700 millions et 1 milliard de dollars par an. Le Conseil de la Choura comprend un conseiller iranien membre du Corps des Gardiens de la Révolution islamique (CGRI). En mars 2026, le Premier ministre libanais Nawaf Salam a déclaré que « le CGRI commande les opérations du Hezbollah contre Israël ». Subhi al-Tufayli, ancien secrétaire général du parti, a décrit la relation avec Téhéran comme celle « du moindre au plus grand, d’un soldat à son commandant ».
C’est ce constat qui a conduit une majorité croissante d’états à refuser la dissociation. Les États-Unis ont désigné le Hezbollah dans son intégralité dès 1997, suivis par les Pays-Bas en 2004, le Royaume-Uni en 2019, l’Allemagne en 2020 et la Ligue arabe en 2016. L’Union européenne reste l’exception notable, avec une inscription limitée à la seule « aile militaire » depuis 2013, une position maintenue en grande partie sous l’influence de la diplomatie française. Comme le documente le Washington Institute, cette distinction ne repose sur aucune réalité structurelle vérifiable. Europol a lui-même reconnu en 2020 que « les enquêtes se heurtent à la difficulté de démontrer que les fonds sont acheminés vers l’aile militaire », aveu que la distinction est opérationnellement inutilisable. Le Parlement européen a d’ailleurs adopté en 2023 une résolution recommandant la désignation intégrale.
La dissociation entre le politique et le militaire au Hezbollah ne repose sur aucune réalité organisationnelle : ni les textes fondateurs, ni la structure de commandement, ni les déclarations des dirigeants ne la soutiennent. L’UE et la France dialoguent de fait avec une organisation terroriste intégrale, mais refusent de l’assumer. La fiction de la dissociation n’est pas une erreur d’analyse : c’est un mensonge diplomatique consenti.



