Portrait : Gaston Monnerville, vingt-deux ans au sommet de la République


Gaston Monnerville, président du Sénat, en costume sombre dans un salon officiel

Parcours

1897Naissance à Cayenne, Guyane française. Sa mère, Marie-Françoise Orville, est fille de cultivateurs nés en 1830, qui avaient dix-sept ans lors de l’abolition de l’esclavage. Deux générations séparent Gaston Monnerville des chaînes. À l’école primaire, l’instituteur lui présente Félix Éboué comme modèle. Le message est limpide : la République est un chemin, pas une barrière.

1912À quinze ans, il remporte le concours des bourses métropolitaines et embarque pour Toulouse. Lycée Pierre-de-Fermat, double licence lettres et droit avec félicitations du jury, doctorat en 1921 sur l’enrichissement sans cause, cette obligation juridique de restituer un avantage obtenu sans fondement légitime, primé par le ministère. Le gamin de Cayenne devient avocat au barreau de Paris avant ses vingt-cinq ans.

1931L’affaire Galmot le propulse. Aux assises de Nantes, il défend les émeutiers de Cayenne poursuivis après la mort suspecte de Jean Galmot, businessman adulé en Guyane. Monnerville obtient l’acquittement. La plaidoirie est retentissante. En une audience, l’avocat devient une figure politique.

1932Élu député radical de Guyane au premier tour, à une majorité considérable. Réélu en 1936. Nommé sous-secrétaire d’état aux Colonies en 1937 dans le cabinet Chautemps. Son action majeure : obtenir la suppression du bagne de Cayenne par décret-loi du 17 juin 1938. L’homme qui a connu des descendants d’esclaves ferme le dernier bagne français.

1940Bien que non mobilisable à plus de quarante ans, il s’engage volontairement dans la Marine. Il sert sur le cuirassé Provence et se trouve à Mers-el-Kébir quand la flotte britannique ouvre le feu sur les navires français le 3 juillet 1940. Démobilisé, il se rend à Vichy pour protester. Puis il choisit la clandestinité.

1942Résistant dans le mouvement Combat sous le pseudonyme « Commandant Saint-Just », il rejoint les maquis d’Auvergne. Il administre l’hôpital de Cheylade réquisitionné par les Forces françaises de l’intérieur (FFI), participe à l’opération « Bec d’Allier ». Croix de Guerre, Rosette de la Résistance, Légion d’Honneur à titre militaire.

1947Élu président du Conseil de la République le 18 mars. Il devient le deuxième personnage de l’état. Il a cinquante ans. Il occupera cette fonction sans interruption pendant vingt-deux ans, réélu premier président du Sénat de la Ve République en décembre 1958.

1962De Gaulle annonce un référendum pour élire le président au suffrage universel direct en contournant l’article 89 de la Constitution par l’article 11. Monnerville dénonce une « violation délibérée, voulue, réfléchie, outrageante de la Constitution » et accuse le Premier ministre Georges Pompidou de « forfaiture ». Le Sénat fait afficher le discours dans toutes les mairies de France. De Gaulle l’emporte avec 62 % des voix. Monnerville a eu raison en droit. Il a perdu en politique.

1969De Gaulle démissionne le 28 avril. Alain Poher, qui a succédé à Monnerville à la présidence du Sénat six mois plus tôt, assure l’intérim de la présidence de la République. Si Monnerville n’avait pas quitté son fauteuil en septembre 1968, c’est un petit-fils d’esclave qui aurait dirigé la France. L’histoire a frôlé ce que beaucoup croient impossible.

1991Mort à Paris le 7 novembre, à quatre-vingt-quatorze ans. Après neuf ans au Conseil constitutionnel et deux tomes de mémoires publiés chez Plon. Moins d’une dizaine de rues portent son nom en France. Pas de Panthéon.

Gaston Monnerville, le républicain intégral

Maurice Faure, sénateur et ancien ministre, résumait le paradoxe Monnerville en une formule : « Le chemin classique, c’est d’être d’abord conseiller municipal. Monnerville a fait exactement le contraire. » Président du Sénat avant d’être conseiller général du Lot, élu de la deuxième institution de la République avant de devenir maire de Saint-Céré, Monnerville a inversé la trajectoire habituelle du notable français. Non par calcul, mais parce que sa légitimité ne venait pas d’un terroir. Elle venait d’une idée.

Cette idée, c’est la République comme promesse tenue. Monnerville n’a jamais revendiqué ses origines comme un titre de créance. Il ne s’est jamais présenté comme le représentant d’une communauté, d’une couleur ou d’une mémoire particulière. Franc-maçon initié à vingt et un ans à la Grande Loge de France, vénérable maître de sa loge entre 1935 et 1937, il appartenait à la tradition universaliste la plus classique, celle qui considère que les droits sont individuels et que la citoyenneté efface les assignations. Sa devise résumait tout : « Tous les mouvements de liberté et de démocratie, à travers les temps et les pays, revêtent la même forme : l’instauration ou le respect de la loi. »

Le discours du centenaire de l’abolition de l’esclavage, le 27 avril 1948 à la Sorbonne, illustre cette posture. Monnerville est à la tribune aux côtés d’Aimé Césaire et de Léopold Sédar Senghor. Il ne prononce pas un discours de revendication. Il prononce un discours de fidélité. Sa conclusion, « Oui, Victor Schoelcher avait raison », est un hommage au législateur blanc qui a aboli l’esclavage, pas un acte d’accusation contre la France. Pour Monnerville, la République n’est pas le problème. La République est la solution. L’esclavage a été aboli par la loi, pas contre elle.

C’est précisément cette conviction qui explique la crise de 1962. Quand de Gaulle contourne la Constitution pour imposer l’élection présidentielle au suffrage universel, Monnerville ne s’oppose pas à la réforme elle-même. Il s’oppose à la méthode. L’article 89 prévoit une procédure de révision constitutionnelle. De Gaulle utilise l’article 11, conçu pour les référendums législatifs.

Pour Monnerville, c’est une rupture du pacte fondamental. Il choisit alors un mot qui fera date : « forfaiture ». Mais le mot visait Pompidou, pas de Gaulle, contrairement à ce que la presse a retenu. Et ce n’était pas une insulte : en droit, la forfaiture désigne la violation par un dépositaire de l’autorité publique de ses obligations légales. Le juriste parlait en juriste. On l’a traité en factieux.

De Gaulle a gagné le référendum avec 62 % des voix. L’histoire lui a donné raison sur le fond, et à Monnerville sur la forme. Sauf qu’en politique, la forme est le fond. Toute l’existence de Monnerville le prouvait : les institutions, quand elles fonctionnent, sont plus puissantes que les préjugés.

La prochaine fois qu’on vous présentera l’élection d’un maire de banlieue comme une « première historique », souvenez-vous qu’un petit-fils d’esclave a présidé la deuxième institution de la République pendant vingt-deux ans. Il s’appelait Gaston Monnerville, et la France a choisi de l’oublier.

À retenir

  • L’assimilation comme force, pas comme reniement. Monnerville n’a jamais opposé ses origines guyanaises à son appartenance française. Il a traversé le barreau de Paris, la Chambre des députés, la Résistance et le Sénat en républicain, pas en porte-parole communautaire. Son parcours démontre que l’universalisme n’était pas une fiction de salon mais une réalité vécue, à une époque où les obstacles étaient autrement plus concrets qu’aujourd’hui. Ceux qui affirment que la France est structurellement imperméable à ses citoyens ultramarins doivent expliquer comment un petit-fils d’esclave a présidé la deuxième institution de l’état pendant vingt-deux ans.
  • Le gardien des institutions contre l’homme providentiel. La crise de 1962 oppose deux visions de la démocratie. D’un côté, de Gaulle, convaincu que la légitimité populaire transcende la procédure. De l’autre, Monnerville, pour qui la procédure est la seule garantie des faibles contre l’arbitraire des forts. Ce conflit n’a rien perdu de son actualité. Chaque fois qu’un dirigeant invoque « le peuple » pour contourner le droit, c’est la question de Monnerville qui revient : si la loi ne protège plus, qui protégera ?
  • Un oubli qui en dit plus long que n’importe quel hommage. Moins d’une dizaine de rues en France. Pas de Panthéon. Pas de mention dans les manuels scolaires. Gaston Monnerville est le grand absent du récit national, et cette absence arrange tout le monde. Elle arrange ceux qui ont besoin de présenter la France comme un pays où un Noir ne peut pas réussir. Elle arrange ceux qui préfèrent célébrer des « premières historiques » fabriquées plutôt que d’admettre que la République a déjà fait ses preuves. Monnerville dérange parce qu’il rend le procès en racisme systémique beaucoup plus difficile à instruire. On ne l’a pas oublié. On l’a effacé. Ce n’est pas la même chose.
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