Parcours
Gaston Monnerville, le républicain intégral
Maurice Faure, sénateur et ancien ministre, résumait le paradoxe Monnerville en une formule : « Le chemin classique, c’est d’être d’abord conseiller municipal. Monnerville a fait exactement le contraire. » Président du Sénat avant d’être conseiller général du Lot, élu de la deuxième institution de la République avant de devenir maire de Saint-Céré, Monnerville a inversé la trajectoire habituelle du notable français. Non par calcul, mais parce que sa légitimité ne venait pas d’un terroir. Elle venait d’une idée.
Cette idée, c’est la République comme promesse tenue. Monnerville n’a jamais revendiqué ses origines comme un titre de créance. Il ne s’est jamais présenté comme le représentant d’une communauté, d’une couleur ou d’une mémoire particulière. Franc-maçon initié à vingt et un ans à la Grande Loge de France, vénérable maître de sa loge entre 1935 et 1937, il appartenait à la tradition universaliste la plus classique, celle qui considère que les droits sont individuels et que la citoyenneté efface les assignations. Sa devise résumait tout : « Tous les mouvements de liberté et de démocratie, à travers les temps et les pays, revêtent la même forme : l’instauration ou le respect de la loi. »
Le discours du centenaire de l’abolition de l’esclavage, le 27 avril 1948 à la Sorbonne, illustre cette posture. Monnerville est à la tribune aux côtés d’Aimé Césaire et de Léopold Sédar Senghor. Il ne prononce pas un discours de revendication. Il prononce un discours de fidélité. Sa conclusion, « Oui, Victor Schoelcher avait raison », est un hommage au législateur blanc qui a aboli l’esclavage, pas un acte d’accusation contre la France. Pour Monnerville, la République n’est pas le problème. La République est la solution. L’esclavage a été aboli par la loi, pas contre elle.
C’est précisément cette conviction qui explique la crise de 1962. Quand de Gaulle contourne la Constitution pour imposer l’élection présidentielle au suffrage universel, Monnerville ne s’oppose pas à la réforme elle-même. Il s’oppose à la méthode. L’article 89 prévoit une procédure de révision constitutionnelle. De Gaulle utilise l’article 11, conçu pour les référendums législatifs.
Pour Monnerville, c’est une rupture du pacte fondamental. Il choisit alors un mot qui fera date : « forfaiture ». Mais le mot visait Pompidou, pas de Gaulle, contrairement à ce que la presse a retenu. Et ce n’était pas une insulte : en droit, la forfaiture désigne la violation par un dépositaire de l’autorité publique de ses obligations légales. Le juriste parlait en juriste. On l’a traité en factieux.
De Gaulle a gagné le référendum avec 62 % des voix. L’histoire lui a donné raison sur le fond, et à Monnerville sur la forme. Sauf qu’en politique, la forme est le fond. Toute l’existence de Monnerville le prouvait : les institutions, quand elles fonctionnent, sont plus puissantes que les préjugés.
La prochaine fois qu’on vous présentera l’élection d’un maire de banlieue comme une « première historique », souvenez-vous qu’un petit-fils d’esclave a présidé la deuxième institution de la République pendant vingt-deux ans. Il s’appelait Gaston Monnerville, et la France a choisi de l’oublier.
À retenir
- L’assimilation comme force, pas comme reniement. Monnerville n’a jamais opposé ses origines guyanaises à son appartenance française. Il a traversé le barreau de Paris, la Chambre des députés, la Résistance et le Sénat en républicain, pas en porte-parole communautaire. Son parcours démontre que l’universalisme n’était pas une fiction de salon mais une réalité vécue, à une époque où les obstacles étaient autrement plus concrets qu’aujourd’hui. Ceux qui affirment que la France est structurellement imperméable à ses citoyens ultramarins doivent expliquer comment un petit-fils d’esclave a présidé la deuxième institution de l’état pendant vingt-deux ans.
- Le gardien des institutions contre l’homme providentiel. La crise de 1962 oppose deux visions de la démocratie. D’un côté, de Gaulle, convaincu que la légitimité populaire transcende la procédure. De l’autre, Monnerville, pour qui la procédure est la seule garantie des faibles contre l’arbitraire des forts. Ce conflit n’a rien perdu de son actualité. Chaque fois qu’un dirigeant invoque « le peuple » pour contourner le droit, c’est la question de Monnerville qui revient : si la loi ne protège plus, qui protégera ?
- Un oubli qui en dit plus long que n’importe quel hommage. Moins d’une dizaine de rues en France. Pas de Panthéon. Pas de mention dans les manuels scolaires. Gaston Monnerville est le grand absent du récit national, et cette absence arrange tout le monde. Elle arrange ceux qui ont besoin de présenter la France comme un pays où un Noir ne peut pas réussir. Elle arrange ceux qui préfèrent célébrer des « premières historiques » fabriquées plutôt que d’admettre que la République a déjà fait ses preuves. Monnerville dérange parce qu’il rend le procès en racisme systémique beaucoup plus difficile à instruire. On ne l’a pas oublié. On l’a effacé. Ce n’est pas la même chose.



