Décryptage

Sous la robe des Mollahs : Martyr pour le peuple, milliards pour le Guide

Manifestantes iraniennes lors du mouvement Femme Vie Liberté 2022, symbole de la résistance au régime iranien

L’affirmation. Le régime iranien incarne une « résistance » légitime face à l’impérialisme occidental, une voie alternative que les progressistes devraient respecter, voire soutenir.

Le sous-texte. Derrière le vernis anti-impérialiste se cache une théocratie totalitaire qui légalise le mariage des fillettes, exécute les homosexuels, traite les femmes comme des mineures juridiques, exporte la révolution par le sang, et dont les dirigeants « ascétiques » possèdent des villas à Dubaï et des appartements sur le Billionaires’ Row de Londres.

853 exécutions en 2023. Record sur huit ans. +172 % par rapport à 2021. L’Iran est le deuxième pays au monde pour les exécutions, le premier rapporté à sa population. Depuis 2008, au moins 7 166 personnes ont été mises à mort par le régime iranien, selon Amnesty International. Ce ne sont pas des dérives. C’est le système.

Un système que des intellectuels, des militants et des commentateurs occidentaux continuent de ménager avec une indulgence qu’ils n’accorderaient à aucun autre pays. Regardons cette idéologie en face, loi par loi, exécution par exécution, milliard par milliard.

Dieu seul légifère : l’anti-démocratie absolue

Le cœur doctrinal du régime iranien tient en deux mots persans : Velayat-e Faqih, la tutelle du juriste-théologien. Développé par Khomeini dans ses leçons à Nadjaf en 1969, puis codifié dans Hokumat-e Eslami (1970), le concept est simple : la souveraineté populaire est une hérésie. Seul Dieu légifère. Le faqih, le plus savant, détient l’autorité absolue du Prophète sur les hommes.

« Le gouvernement islamique est le gouvernement de la Loi divine sur le peuple. Dans l’Islam, le seul législateur est Dieu, le Législateur sacré. »

— Rouhollah Khomeini, Hokumat-e Eslami (1970)

Pas de métaphore. Pas de nuance théologique. La société est comme un mineur, placé sous tutelle d’un gardien éclairé par Dieu, selon l’analyse de l’université de Liège (HAL, 2025). En 1989, la réforme constitutionnelle a rendu cette tutelle « absolue » (motlaq). L’article 5 de la Constitution iranienne investit le Guide suprême de « toutes les fonctions du Prophète ». L’article 107 le rend élu à vie. L’article 110 lui confère le commandement des forces armées et le monopole de la déclaration de guerre. Le président de la République, lui, est « subordonné au Guide » (article 113).

Quand les médias occidentaux saluent l’élection d’un « président réformateur » en Iran, ils décrivent un homme qui ne peut ni nommer un ministre, ni commander l’armée, ni contester une décision du Guide. Le réformisme iranien, c’est le droit de choisir la couleur du tapis dans une pièce dont quelqu’un d’autre détient toutes les clés.

Ce cadre constitutionnel produit un droit concret dont chaque article devrait glacer le sang de quiconque se réclame des droits humains.

Le Code pénal iranien condamne à mort les homosexuels et prévoit la lapidation pour adultère (article 225). Le droit civil organise la même hiérarchie : un homme divorce d’un mot, une femme quasi jamais ; il hérite le double de sa sœur. En mars 2022, le régime a exécuté 81 prisonniers en une seule journée.

Ce ne sont pas des « pratiques culturelles différentes ». Ce sont des violations cardinales et systématiques des droits fondamentaux, codifiées noir sur blanc dans la loi d’un état que certains présentent comme un allié objectif de la justice mondiale.

Banderole du mouvement Femme Vie Liberté lors d'une manifestation de solidarité avec l'Iran en 2022
Manifestation du mouvement « Femme, Vie, Liberté » en Iran, 2022 — Crédits : Darafsh, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons

De Qutb à Khomeini : la convergence des totalitarismes religieux

L’idéologie khomeiniste n’est pas née dans un vide. Elle partage un ADN doctrinal avec les Frères Musulmans, et la transmission est documentée.

Premier vecteur : Navvab Safavi, fondateur des Fedayins de l’Islam en 1946, assassins politiques au service du clergé chiite radical. En 1954, Safavi fusionne son mouvement avec les Frères Musulmans au Caire. Le Shah le fait exécuter en 1956, ce qui n’empêche pas le régime iranien de le vénérer encore aujourd’hui comme un martyr. Deuxième vecteur, plus décisif encore : Sayyid Qutb, l’idéologue des Frères Musulmans pendu par Nasser en 1966, a directement influencé Khomeini.

Ali Khamenei lui-même a traduit deux ouvrages de Qutb en persan, dont À l’ombre du Coran. Après sa prise de pouvoir en 1989, Khamenei a imposé Qutb dans les écoles de formation des Gardiens de la Révolution.

La filiation est revendiquée des deux côtés. À la mort de Khomeini, le Guide général des Frères Musulmans a salué « l’imam Khomeiny, le chef qui a fait exploser la révolution islamique ». Khaled Mechaal, chef du Hamas, branche palestinienne des Frères Musulmans, se considère « fils spirituel de l’Ayatollah Khomeini ».

Précédent. En 1978-1979, Michel Foucault, envoyé spécial du Corriere della Sera en Iran, qualifie Khomeini de « saint homme exilé à Paris » et affirme que « par gouvernement islamique, personne, en Iran, n’entend un régime politique dans lequel le clergé jouerait un rôle de direction ou d’encadrement ». Il voit dans le soulèvement iranien une « spiritualité politique » revitalisante. 47 ans plus tard, c’est exactement l’inverse qui s’est produit : le clergé dirige, encadre et exécute. Samuel Fitoussi, dans un article du Point en 2025, diagnostique chez cette intelligentsia « une forme d’allergie tenace à sa propre civilisation, qui la pousse à soutenir n’importe quel régime anti-occidental, fût-il totalitaire ou islamiste ».

L’aveuglement de Foucault n’est pas un accident biographique. C’est un mécanisme récurrent : l’intellectuel occidental qui projette ses fantasmes émancipateurs sur un mouvement qu’il refuse de voir tel qu’il est. La distinction que certains avancent, « Foucault écrivait sur le soulèvement, pas sur le régime », est techniquement exacte. Mais quand un philosophe décrit Khomeini comme un saint et le gouvernement islamique comme inoffensif, au moment même où l’idéologue rédige une Constitution théocratique, l’erreur de jugement est stupéfiante.

L’autre impérialisme : quand la révolution s’exporte par le sang

L’argument le plus fréquent des sympathisants occidentaux du régime iranien est celui de la « résistance anti-impérialiste ». L’examen de la Constitution iranienne le réduit en cendres.

L’article 154 de la Constitution inscrit dans le marbre l’exportation de la révolution islamique. L’article 3.16 fonde la politique étrangère sur le soutien aux « opprimés du monde ». Le préambule proclame que « la nation s’est purifiée des poussières et des moisissures impies » et s’est « lavée des métissages idéologiques avec l’étranger ». Le Corps des Gardiens de la Révolution Islamique, dont le nom ne contient pas le mot « Iran », est l’outil de cette expansion. Son architecture régionale est un réseau de proxies armés : le Hezbollah libanais, fondé en 1982 par les Gardiens ; le Hamas, financé par Téhéran depuis les années 1990 ; les Houthis au Yémen ; les milices irakiennes responsables de plus de 6 000 attaques contre les forces occidentales entre 2003 et 2011.

Le rapport du Sénat français est sans ambiguïté : « Le CGRI [Corps des Gardiens de la Révolution Islamique] crée, arme, forme et finance certaines des organisations terroristes islamistes les plus meurtrières au monde. » Ce n’est pas de la résistance. C’est un impérialisme religieux qui impose sa théocratie par les armes dans chaque pays où il s’implante, du Liban à la Syrie, du Yémen à l’Irak. Soutenir les Mollahs au nom de l’anti-impérialisme, c’est soutenir un autre impérialisme, brutal et prosélyte, qui ne libère personne.

Des saints en Lamborghini : la kleptocratie du régime iranien

L’image que le régime projette est celle de clercs ascétiques dévoués à la cause divine. Les faits racontent une tout autre histoire.

Ali Khamenei a présidé pendant 35 ans un empire financier estimé entre 95 et 200 milliards de dollars, selon Reuters et le département d’état américain. Au cœur du dispositif : le Setad, une organisation créée après 1979 pour gérer les propriétés abandonnées à des fins « charitables ». Sous Khamenei, le Setad est devenu une machine à enrichir le Guide, avec des participations dans le pétrole, les télécommunications et l’immobilier.

L’enquête Reuters de 2013 a établi que le Setad « ne répond qu’au Guide suprême, n’est pas supervisé par le Parlement iranien », ne paie pas d’impôts et n’est soumis à aucun audit externe. Ses actifs immobiliers seuls valaient 52 milliards de dollars, davantage que la valeur totale de l’industrie pétrolière iranienne.

Son fils Mojtaba Khamenei, devenu nouveau Guide suprême en mars 2026, contrôle selon Bloomberg un portefeuille immobilier de luxe à Londres, Dubaï et en Europe. Des appartements sur le « Billionaires’ Row » londonien, une villa dans le « Beverly Hills de Dubaï », des hôtels à Francfort et Majorque, le tout détenu via des prête-noms et des sociétés-écrans transitant par la Suisse, le Liechtenstein et les Émirats (Bloomberg, janvier 2026 ; Fortune, mars 2026). Le Conseil national de la résistance iranienne estime sa fortune personnelle à plus de 3 milliards de dollars, dont 300 millions en or et diamants.

Le Corps des Gardiens de la Révolution contrôle 40 à 50 % des exportations pétrolières iraniennes et plus de 70 % de l’économie, selon les estimations du Washington Institute. Trafic d’armes, contrebande, marché noir : les Gardiens détiendraient plus de 90 milliards de dollars d’actifs selon Atlantico. Pendant ce temps, plus de la moitié de la population iranienne vit sous le seuil de pauvreté international (Foreign Policy, 2023).

Des clercs qui prêchent le martyre au peuple depuis des palais financés par la contrebande de pétrole. Le dévouement à Dieu s’arrête là où commencent les comptes en Suisse.

Quand vous soutenez les Mollahs, vous soutenez le régime iranien — un régime qui marie des fillettes, pend des homosexuels, écrase les femmes sous un droit médiéval, exporte la terreur et enrichit ses dirigeants à coups de milliards volés à leur propre peuple. Pas au nom de Dieu. Au nom du pouvoir. L’idéologie islamiste de Khomeini n’est pas une « alternative civilisationnelle ». C’est un totalitarisme théocratique doublé d’une kleptocratie, et chaque excuse qu’on lui trouve en Occident est un crachat au visage des Iraniens qui meurent pour s’en libérer.

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