La donnée. En février 2026, les États-Unis déploient simultanément deux groupes aéronavals, plus de 500 avions de combat et des sous-marins armés de centaines de missiles de croisière autour de l’Iran, soit le plus grand rassemblement de puissance militaire au Moyen-Orient depuis 2003.
Ce qu’elle révèle. Derrière la démonstration de force, un système poussé à ses limites : des stocks d’intercepteurs épuisés au quart en 12 jours, un coût de 13 à 16 millions de dollars par jour, et en face une doctrine iranienne qui cherche à gagner du temps pour rendre la victoire insupportablement chère.
Ce déploiement militaire américain face à l’Iran est sans équivalent depuis 23 ans. Deux porte-avions nucléaires, plus de 500 avions de combat, des sous-marins capables de lancer 154 missiles de croisière chacun sans remonter à la surface, et des bombes de 13 tonnes conçues pour un seul site au monde. Ce que Washington a assemblé en février 2026 rappelle les préparatifs de l’invasion de l’Irak — en plus coûteux, en plus concentré. Inventaire d’une puissance de feu qui impressionne par ses chiffres, inquiète par ses coûts, et qui se heurte à un adversaire qui a compris que le combat se joue aussi dans la colonne des dépenses.
18 milliards de dollars sur l’eau : les deux géants
Le USS Gerald R. Ford est le navire de guerre le plus cher jamais construit. 13,3 milliards de dollars de construction auxquels s’ajoutent 4,7 milliards de recherche et développement. À lui seul, ce porte-avions vaut plus que le PIB annuel du Kosovo. Ses 337 mètres de long dépassent la Tour Eiffel couchée de 7 mètres. Ses catapultes électromagnétiques EMALS permettent 160 missions de combat en 12 heures, un tiers de plus que les Nimitz. Il sert 15 000 repas par jour, l’équivalent d’un petit stade rempli.
Dix jours avant d’être redirigé vers le Moyen-Orient, le Ford traquait les narcotrafiquants dans les Caraïbes. Le USS Abraham Lincoln, lui, surveillait Taïwan depuis la mer de Chine méridionale, sa troisième redirection en deux ans. L’un arrive par la Méditerranée, l’autre stationne déjà en mer d’Arabie. Ensemble, ils embarquent environ 10 000 personnels et des dizaines de chasseurs, dont des F-35C. L’un de ces F-35, depuis le Lincoln, a abattu un drone iranien Shahed-139 le 3 février 2026, selon USNI News.
Coût total du USS Ford
Construction + R&D, navire le plus cher au monde
Avions de combat déployés
Plus grand rassemblement aérien au MO depuis 2003
Coût des 2 groupes aéronavals
Soit 400-480 M$ par mois
Chaque groupe aéronaval ne se déplace pas seul. Le Lincoln est escorté par trois destroyers Arleigh Burke, chacun armé de 90 à 96 cellules de lancement vertical. Trois destroyers, c’est quasiment 300 cellules capables de tirer des Tomahawk (missiles de croisière), des SM-2 et SM-6 (antiaériens) ou des SM-3 (antimissiles balistiques). Au total, au moins neuf destroyers patrouillent dans le théâtre. L’escorte vaut à elle seule entre 19 et 22 milliards de dollars.
Sous la surface et à 12 000 km : la puissance invisible
Les Ohio-class sont les fantômes de cette armada. Anciens sous-marins lanceurs de missiles nucléaires Trident, reconvertis en plateformes de frappe conventionnelle pour environ un milliard de dollars pièce. Chacun transporte 154 Tomahawk Block V, la dernière génération du missile de croisière américain, dans ses 22 tubes, plus 2 sas pour 66 commandos d’élite Navy SEALs. Le USS Georgia est confirmé sous commandement CENTCOM (Commandement central des États-Unis) en février 2026. À lui seul, il porte plus de missiles de croisière que la quasi-totalité de la marine française en une opération.
Les quatre Ohio-class en service représentent un potentiel de 616 Tomahawks, soit 1,2 milliard de dollars de missiles. Leur portée, 1 250 à 2 500 kilomètres, couvre l’intégralité du territoire iranien depuis le golfe d’Oman. Quand le USS Florida a participé à l’opération Odyssey Dawn contre la Libye en 2011, il a tiré à lui seul plus de 90 Tomahawks.
Plus haut, plus loin : les B-2 Spirit. Seuls bombardiers capables d’emporter la GBU-57 Massive Ordnance Penetrator (MOP), une bombe de 13 608 kg, le poids d’un bus urbain chargé, conçue spécifiquement pour atteindre le site nucléaire iranien de Fordow, enfoui à 80 mètres sous la montagne. En juin 2025, lors de l’opération Midnight Hammer, 7 B-2 ont décollé du Missouri, volé 18 heures avec 3 ravitaillements en vol, et largué 14 MOP sur des sites iraniens. Les défenses iraniennes ne les ont détectés qu’après les explosions.
| Plateforme | Quantité | Capacité clé | Coût unitaire |
|---|---|---|---|
| Porte-avions (Ford + Lincoln) | 2 | 160 missions/12h chacun | ~13-18 Mds$ |
| Destroyers Arleigh Burke | 9+ | 90-96 cellules VLS chacun | 2,1-2,5 Mds$ |
| Sous-marins Ohio SSGN | 1+ confirmé | 154 Tomahawks chacun | ~1 Md$ (conversion) |
| Avions de combat | 500+ | F-35, F-22, F-15E, EA-18G | 80-102 M$ (F-35) |
| B-2 Spirit | En alerte élevée | 2 GBU-57 MOP (13,6 t chacune) | ~2 Mds$ |
| Batteries THAAD | 1+ | 48 intercepteurs/batterie | 2,73 Mds$ (192 missiles) |
Sources : USNI News, Army Recognition, CSIS, Naval Technology, février 2026
Le talon d’Achille : 12,7 millions de dollars le missile, 12 par an
L’opération Rising Lion, en juin 2025, a révélé une faille que les chiffres rendent limpide. En 12 jours, l’Iran a lancé environ 550 missiles balistiques sur Israël. Pour les intercepter, les forces américaines ont consommé quelque 150 intercepteurs THAAD et 80 SM-3 — soit 25 % du stock total de THAAD. Chaque intercepteur THAAD coûte 12,7 millions de dollars. Chaque SM-3 Block IB, 24 millions.
Le problème n’est pas le prix. C’est le rythme. La production américaine plafonne à 11-12 intercepteurs THAAD par an. Le budget 2026 prévoit 37 intercepteurs supplémentaires. À ce rythme, reconstituer les stocks consommés en 12 jours prendra des années. Les Iraniens, eux, produisent leurs missiles balistiques à un coût dix à cinquante fois inférieur, selon les estimations du Center for Strategic and International Studies.
La doctrine iranienne a un nom : magazine-drain. Ne pas vaincre la flotte américaine, mais vider ses silos. L’Iran aligne environ 1 200 missiles anti-navires, dont l’Abu Mahdi, un missile de croisière à guidage IA, vol rasant sous 50 mètres, portée supérieure à 1 000 kilomètres, en service depuis 2023. Il dispose de plus de 5 000 mines navales et de 28 à 30 sous-marins, dont une vingtaine de mini-subs Ghadir de 29 mètres, parfaitement adaptés aux eaux peu profondes du Golfe Persique, là où les grands navires du déploiement américain sont les plus vulnérables. Le golfe Persique ne fait que 35 mètres de profondeur en moyenne. Les porte-avions n’y entreront probablement pas.
« L’Iran ne cherche pas la parité navale. Sa stratégie consiste à rendre le coût d’entrée dans le Golfe supérieur à ce que les États-Unis sont prêts à payer. »
— Center for Strategic and International Studies (CSIS), rapport sur les capacités A2/AD iraniennes
Ormuz, 33 kilomètres où transite un cinquième du pétrole mondial
L’enjeu de toute cette puissance de feu tient dans un corridor de 33 kilomètres de large. Le détroit d’Ormuz achemine 20 millions de barils par jour, soit 20 % de la consommation mondiale de pétrole, 27 % du commerce maritime de brut, 22 % du gaz naturel liquéfié. 84 % de ces flux alimentent l’Asie : Chine, Inde, Japon, Corée du Sud absorbent à eux seuls 69 % du brut qui y transite. L’Arabie Saoudite y fait passer 38 % de ses exportations.
Deux couloirs de navigation de 3 kilomètres chacun. C’est tout. L’économie mondiale du pétrole passe par un goulot qu’un conflit pourrait obstruer en quelques heures avec des mines. La puissance de feu américaine ne protège pas Ormuz, elle dissuade quiconque de le fermer. La nuance est considérable.
Sur six mois, le déploiement militaire américain face à l’Iran coûterait entre 2,4 et 2,9 milliards de dollars, l’équivalent d’environ 38 % du budget de défense iranien. Pour Téhéran, le calcul est inverse : chaque jour de tension qui passe coûte aux Américains ce que l’Iran dépense en semaines. Le temps joue contre le portefeuille le plus épais.
Méthodologie
Les données de cet article proviennent de sources institutionnelles et spécialisées : USNI News et Naval Technology pour les capacités navales, CSIS et Congressional Research Service pour les stocks d’intercepteurs et les coûts, US Energy Information Administration et IEA pour les flux pétroliers d’Ormuz, Army Recognition et Air and Space Forces Magazine pour les déploiements aériens. Les coûts quotidiens sont des estimations basées sur les données du US Naval Institute et de DefenceXP. Les chiffres sur les capacités iraniennes combinent les évaluations de Defence Security Asia, Army Recognition et du CSIS. Les données opérationnelles de l’opération Rising Lion (juin 2025) et Midnight Hammer sont issues de Jerusalem Post, CNN et Air and Space Forces Magazine.
Ce que les chiffres dessinent n’est pas un simple déploiement militaire américain face à l’Iran. C’est une architecture de puissance construite pour un adversaire précis, avec des bombes conçues pour un site précis, des avions rappelés de trois théâtres différents, et un coût de fonctionnement qui défie la soutenabilité. Washington peut projeter une force que personne d’autre sur la planète ne peut assembler. Téhéran, lui, n’a pas besoin de la vaincre.
Quand un intercepteur à 12,7 millions de dollars détruit un missile à 200 000 dollars, ce n’est pas le missile qui perd.


