La question. La France a créé le Liban pour protéger les chrétiens d’Orient. Que reste-t-il de cet objectif un siècle plus tard ?
La réponse courte. L’état que la France a bâti tient à peine debout. Sa raison d’être, une majorité chrétienne protégée, a cédé sous l’exil massif des chrétiens, l’asphyxie économique et le verrou posé par le Hezbollah sur les institutions.
Le Liban est né d’une intention précise : abriter le berceau du christianisme, menacé de disparition dans un environnement. Cette menace a changé de visage selon les époques, mais pas de nature. L’Empire ottoman, les massacres druzes de 1860, le panarabisme, les milices palestiniennes des années 1970, puis le chiisme khomeyniste du Hezbollah et de l’Iran : la constante demeure la pression exercée par l’islam sur une minorité chrétienne. Pour comprendre ce que la France a voulu faire au Liban, il faut donc remonter bien avant 1920.
Un état refuge face à l’islam conquérant
Dès 1536, François Ier arrache à Soliman le Magnifique le droit de veiller sur les chrétiens de l’Empire ottoman. L’engagement durera quatre siècles.
En 1860, des Druzes massacrent 6 000 à 12 000 chrétiens au Mont-Liban. Napoléon III dépêche un corps de 6 000 soldats et arrache la création d’une province autonome dirigée par un gouverneur catholique. À chaque crise, la même logique : Paris se dresse en garant d’une présence d’une présence chrétienne que les musulmans cherchent à soumettre ou à effacer.
Lors de la Conférence de la paix de 1919, le patriarche maronite Élias Hoayek défend un territoire élargi. Il en dévoile la raison d’être, dénuée de toute prudence diplomatique :
« L’idée primordiale qui a présidé à la formation de l’État libanais était de constituer un État refuge pour tous les chrétiens de l’Orient. »
— Élias Hoayek, patriarche maronite, 1919
L’effondrement de l’Empire ottoman, vaincu puis démembré, offre une occasion décisive. En avril 1920, la conférence de San Remo confie à la France un mandat de la Société des Nations sur la Syrie et le Liban : une tutelle temporaire, distincte d’une colonie, avec pour mission écrite de conduire ces territoires à l’indépendance. La promesse séculaire faite aux chrétiens peut enfin prendre la forme d’un état.
Le général Gouraud proclame le Grand Liban le 1er septembre 1920. La France honore ensuite la part juridique du contrat. Elle promulgue le 23 mai 1926 la première constitution républicaine du monde arabe, installe un parlement, une monnaie et une justice, puis mène le pays à l’indépendance en 1943.
Le recensement de 1932, le seul jamais conduit, confirme alors la réussite du projet: sur 785 542 habitants, les chrétiens représentent 51,2 %. La majorité protégée est là, inscrite dans les chiffres autant que dans les institutions.
Comment le pays s’est vidé de ses chrétiens
L’érosion commence tôt, de l’intérieur. Les démographes situent la bascule entre les années 1950 et 1970. Tandis que la natalité chiite s’envole, celle des chrétiens stagne. Parallèlement, une émigration structurelle draine les villages bien avant l’éclatement de la guerre civile.
Le conflit accélère ensuite l’hémorragie. Les chiffres parlent : de 38 % en 2011, la part des chrétiens tombe à 32 % en 2024. La majorité chrétienne garantie par la France est passée à peine un tiers.
Un événement précipite la chute : l’implantation armée des Palestiniens au Liban. Signé en 1969 sous l’égide de Nasser, l’accord du Caire légalise la présence des fedayins et les autorise à frapper Israël depuis le sud du pays, vite rebaptisé le « Fatahland ».
Chassée de Jordanie l’année suivante, l’Organisation de libération de la Palestine installe son quartier général à Beyrouth. Elle y forge un État dans l’État, fort de trois cent mille réfugiés et d’une administration militaire autonome. Le 13 avril 1975, les tirs sur le bus d’Aïn el-Remmaneh embrasent le pays pour quinze ans.
L’attaque de Damour, le 20 janvier 1976, marque un tournant. Les miliciens palestiniens et leurs alliés ravagent cette cité chrétienne : des centaines de morts, un cimetière profané, des survivants jetés sur les routes. Le sanctuaire se mue en champ de bataille.
Depuis, le bouclier politique s’est désintégré. Le naufrage économique de 2019 a anéanti la monnaie nationale et précipité la moitié du pays dans la pauvreté en douze mois. Aujourd’hui, plus de six jeunes diplômés sur dix préparent leur exil.
Ce destin s’inscrit dans une dynamique observable dans de nombreuses nations passées sous la coupe de l’islam : l’homogénéisation démographique s’accompagne d’un reflux de la richesse.
À l’expiration du mandat présidentiel en octobre 2022, le Hezbollah a bloqué l’élection du successeur maronite. Vingt-six mois durant, la milice chiite armée par Téhéran a saboté les sessions parlementaires. L’organisation maintient le pays sous la menace de son arsenal et rejette brutalement toute perspective de désarmement, son chef Naïm Qassem avertissant qu’aucune force ne lui dictera sa loi.
Le patriarche maronite Béchara Boutros Raï accuse aujourd’hui le Hezbollah d’avoir livré le Liban aux diktats iraniens. À Beyrouth, l’explosion du port, le 4 août 2020, a ravagé d’abord les quartiers chrétiens d’Achrafieh et de Gemmayzeh : plus de 200 morts, une trentaine d’églises endommagées. Cette emprise armée, vingt ans de complaisance française l’ont laissée s’enraciner.
La France a fait plus que se taire : elle a inventé une fiction pour continuer à parler au Hezbollah. Le mouvement aurait deux visages : une « branche militaire », classée terroriste par l’Union européenne depuis 2013, et une « branche politique » fréquentable. Paris s’abrite derrière ce découpage pour garder un interlocuteur à Beyrouth et refuse depuis toujours de désigner l’organisation entière.
Car la diplomatie française a façonné une fiction pour préserver ses liens avec le Hezbollah. Depuis 2013, Paris s’accroche à la distinction artificielle entre une « branche militaire » qualifiée de terroriste et une aile politique qu’elle ménage pour maintenir un canal de discussion.
Le Hezbollah lui-même balaie cette nuance. Dès 2012, Naïm Qassem affirmait l’indivisibilité de son mouvement. L’Allemagne et le Royaume-Uni en ont tiré les conséquences en interdisant la milice dans sa totalité. La France, elle, s’obstine dans une séparation que ses voisins jugent factice et que la milice récuse. La garante historique des chrétiens d’Orient pactise ainsi avec leurs oppresseurs. Ce choix signe la trahison du mandat initial.
L’action française se cantonne désormais à l’incantation. Premier chef d’État à fouler les ruines de Beyrouth en 2020, Emmanuel Macron promettait un sursaut conditionné à des réformes, une initiative enterrée par ses propres diplomates quelques semaines plus tard. La protection se résume à des visites officielles et des levées de fonds, sans le moindre levier pour faire plier Téhéran.
La France avait respecté sa parole en bâtissant le refuge. Elle la renie en refusant de le défendre. Le Liban dessiné par Paris figure toujours sur les cartes, vidé de la majorité qu’il devait abriter, tandis que sa créatrice négocie avec ses bourreaux.




