L’affirmation. Les célébrités occidentales qui prennent position pour Gaza exercent leur droit à la liberté d’expression et honorent une tradition de mobilisation artistique héritée du Vietnam et de l’apartheid.
Le sous-texte. Contrairement aux précédents historiques où l’Occident protestait contre ses propres abus, le cirque palestinien voit la classe culturelle prendre le parti d’un camp dont les valeurs sont structurellement hostiles aux libertés qui rendent la protestation possible.
Février 2026, Berlinale. Le cinéaste syro-palestinien Abdallah Al-Khatib reçoit le Prix Perspectives pour Chronicles From the Siege. Il prend le micro : « Gouvernement allemand, vous êtes partenaires du génocide à Gaza par Israël. » Le ministre Carsten Schneider quitte la salle. Quatre-vingts célébrités et personnalités culturelles, dont Tilda Swinton et Javier Bardem, avaient signé une lettre ouverte avant la cérémonie. Wim Wenders, président du jury, lâchera cette phrase : « Les cinéastes doivent rester en dehors de la politique. »
Personne ne l’a écouté. Et personne ne l’écoutera.
Parce que la politique, désormais, ne se fait plus dans les parlements ni dans les chancelleries. Elle se fait sur les tapis rouges, dans les podcasts à 30 millions d’écoutes, sur les stories Instagram partagées 50 millions de fois. La cause palestinienne n’est plus un sujet géopolitique. C’est un produit culturel, un marqueur identitaire, une monnaie d’échange sociale dont la valeur se mesure en engagement. Les célébrités Gaza sont devenues les nouveaux diplomates d’une crise que les chancelleries n’arrivent plus à contenir.
Le circuit du spectacle : des podcasts aux tapis rouges
La cartographie du phénomène dessine un circuit fermé. En octobre 2023, Bassem Youssef, satiriste égyptien et ancien chirurgien cardiaque exilé d’Égypte sous Al-Sissi, passe chez Piers Morgan. L’interview cumule 22 millions de vues sur YouTube, un record pour la chaîne. Morgan gagne 450 000 abonnés en un mois. Le calcul est limpide : il quitte TalkTV pour YouTube en février 2024 et atteint 3,5 millions d’abonnés en 2025. Le conflit israélo-palestinien n’est pas un sujet pour Piers Morgan. C’est son business model.
Même logique chez Joe Rogan. En avril 2025, l’épisode #2303, un débat de trois heures entre le journaliste britannique Douglas Murray et le comédien libertarien Dave Smith, confirme le JRE (Joe Rogan Experience) comme premier podcast mondial sur Apple et Spotify. Son audience estimée : 30 fois celle du prime time de CNN, selon The Economist. Lex Fridman avait ouvert la voie avec un débat fleuve de cinq heures entre Norman Finkelstein, Benny Morris, Destiny et Mouin Rabbani. Cinq heures. Le format long ne dilue pas l’émotion. Il l’amplifie.
Le circuit ne s’arrête pas aux podcasts. Aux Oscars 2024, Jonathan Glazer, réalisateur britannique de The Zone of Interest, déclare depuis la scène : « Nous sommes ici en tant qu’hommes qui refusent que leur judéité et la Shoah soient instrumentalisées par une occupation. » Plus de 1 000 professionnels juifs du cinéma signent une lettre ouverte de dénonciation. Billie Eilish, Mark Ruffalo, Ramy Youssef et Riz Ahmed arborent des pins Artists4Ceasefire. En 2025, No Other Land remporte le meilleur documentaire, et ses co-réalisateurs Basel Adra et Yuval Abraham transforment à nouveau la scène en tribune.
Aux Emmy 2025, Hannah Einbinder lance : « Go Birds, fuck ICE and free Palestine. » Javier Bardem monte sur scène en keffiyeh : « Ce qui se passe à Gaza est un génocide. » Cannes, Golden Globes, Eurovision 2026 : l’Espagne, l’Irlande, les Pays-Bas et la Slovénie boycottent. Le spectacle de la solidarité des célébrités est devenu un genre en soi, avec ses codes, ses accessoires, ses récompenses implicites.

La machine à convertir la souffrance en engagement
Derrière le spectacle, une mécanique. Brookings, s’appuyant sur une étude publiée dans Science en 2024, le résume sans détour : « Maximiser l’engagement accroît la polarisation, en particulier au sein de réseaux d’utilisateurs partageant les mêmes opinions. » Les plateformes ne diffusent pas l’information. Elles optimisent l’émotion. Et dans cette économie de l’attention, la souffrance palestinienne est une matière première à haut rendement.
Le phénomène « All Eyes on Rafah » en mai 2024 en est la démonstration clinique. Une enseignante malaisienne crée une image via Microsoft Image Creator : des rangées de tentes blanches immaculées, des montagnes enneigées en arrière-plan, un texte en surimpression. Rien de réel. Aucune ruine, aucun corps, aucune poussière. L’image est partagée 50 millions de fois. Nicola Coughlan, Kehlani, Jenna Ortega, Bella Hadid, Malala Yousafzai relaient. L’activiste Alana Hadid, demi-sœur de Bella, dénonce elle-même un « performative activism ». Le diagnostic est juste : l’image IA aseptisée est plus partageable que la réalité, précisément parce qu’elle est fausse.
Le #Blockout2024, né le jour du Met Gala, même semaine qu’une attaque sur Rafah, invente la « digitine », guillotine digitale. Bloquer les célébrités silencieuses sur Gaza. Taylor Swift perd 300 000 abonnés TikTok. Kim Kardashian, Gal Gadot, Zendaya figurent sur les listes. Le message est clair : dans l’économie de l’attention, le silence n’est plus neutre. Il est complice. Les célébrités qui résistent paient le prix. Melissa Barrera, virée de la franchise Scream en novembre 2023, redouble d’activisme. Susan Sarandon est larguée par UTA. Maha Dakhil, agente de Tom Cruise chez CAA, démissionne après avoir qualifié la guerre de « génocide ».
« Le spectacle n’est pas une collection d’images ; c’est une relation sociale entre des personnes médiatisée par des images. »
— Guy Debord, La Société du spectacle, thèse 4
Debord écrivait en 1967. Il n’avait pas prévu Instagram, mais il avait tout compris. Le cirque palestinien n’est pas une collection de prises de position. C’est un système de relations sociales où le positionnement sur Gaza détermine le capital symbolique de chacun. Le keffiyeh est devenu ce que le ruban rouge était au sida dans les années 1990 : un signe d’appartenance dont l’absence se remarque plus que la présence.
Le précédent qui n’en est pas un
Les défenseurs du cirque invoquent toujours les mêmes ancêtres. Vietnam. Apartheid. Irak. La filiation est commode. Elle est fausse.
En 1967, Muhammad Ali refuse l’incorporation au Vietnam et perd son titre mondial pendant cinq ans. Jane Fonda est arrêtée. En 2003, les Dixie Chicks sont bannies des radios country pour avoir critiqué George W. Bush, leurs CD brûlés sur les parkings. En 1985, Artists United Against Apartheid réunit Bob Dylan, Bono et Springsteen autour du single « Sun City ». Le coût personnel de ces engagements était réel, le risque concret, le courage mesurable.
Mais la différence fondamentale ne tient pas au courage. Elle tient à la cohérence. Quand les Américains protestaient contre le Vietnam, ils dénonçaient leur propre gouvernement, leur propre armée, leurs propres bombes. Quand les artistes combattaient l’apartheid, ils défendaient des valeurs, l’égalité raciale et la démocratie, parfaitement alignées avec le projet occidental. L’ANC de Mandela portait un programme démocratique. Le mouvement anti-Irak contestait une guerre américaine menée sur un mensonge américain.
Le cirque palestinien inverse la logique. Il voit l’Occident culturel prendre le parti d’un camp dont les valeurs fondatrices, celles du Hamas qui gouverne Gaza, sont structurellement hostiles aux libertés que ces mêmes célébrités exercent en protestant. Islamisme politique, rejet de la démocratie pluraliste, oppression des femmes et des homosexuels. Hannah Einbinder lance « Free Palestine » depuis une scène des Emmy où elle peut s’exprimer librement parce qu’elle vit dans une démocratie libérale. L’ironie ne l’effleure pas.
Les chiffres mesurent l’ampleur du basculement. Selon Gallup en juillet 2025, seuls 32 % des Américains approuvent l’action militaire israélienne, le plus bas depuis novembre 2023. Chez les moins de 35 ans : 9 %. Un sondage NYT/Siena d’octobre 2025 enregistre le premier basculement historique pro-palestinien, environ 70 % des moins de 30 ans s’opposant à l’aide militaire à Israël.
Pew Research notait dès février 2024 que 60 % des moins de 30 ans avaient une opinion favorable des Palestiniens, contre 46 % pour les Israéliens, une chute de 17 points depuis 2019. Même chez les jeunes Républicains de 18 à 34 ans, selon l’Université du Maryland, seulement 24 % sympathisent davantage avec Israël. La fracture générationnelle est profonde. Et le cirque médiatique des célébrités ne la crée pas, il l’accélère.
Reuters Institute rapporte en 2025 que 22 % des Américains sont exposés à des contenus Joe Rogan dans la semaine. Le podcast a remplacé le journal télévisé, l’algorithme a remplacé le rédacteur en chef, et l’émotion a remplacé l’analyse. L’ONU est impuissante, les diplomates sont inaudibles, mais Javier Bardem, l’acteur oscarisé espagnol, en keffiyeh fait le tour du monde en trois secondes.
Le paradoxe terminal : quand les célébrités soutiennent Gaza sans y penser
Le plus vertigineux n’est pas l’hypocrisie. C’est l’aveuglement structurel. Les saltimbanques du cirque palestinien ne défendent pas « les Palestiniens » au sens d’un peuple aspirant à la paix. Ils romantisent une résistance dont l’avant-garde politique, le Hamas qui gouverne Gaza, a inscrit dans sa charte fondatrice la destruction d’Israël et l’établissement d’un État islamique. Ils portent le keffiyeh sans se demander ce qu’il adviendrait des libertés qu’ils chérissent si le projet politique qu’ils soutiennent l’emportait.
On objectera que défendre les civils gazaouis n’est pas défendre le Hamas. L’objection est légitime. Mais le cirque ne fait pas cette distinction. Il ne manifeste pas pour l’aide humanitaire ou pour un État palestinien démocratique. Il scande « Free Palestine » sans jamais définir ce que cette liberté implique, ni pour qui, ni contre qui. Il transforme une tragédie géopolitique en performance identitaire où la nuance est un luxe que l’algorithme ne récompense pas.
La France n’échappe pas au phénomène. L’IFRI (Institut français des relations internationales) qualifie le débat de « particulièrement piégé ». La CNCDH (Commission nationale consultative des droits de l’homme) recense 1 570 actes antisémites en 2024, quatre fois le niveau de 2022. Le spectacle des célébrités a des conséquences concrètes que ses acteurs refusent de voir, parce que les voir obligerait à penser.
Guy Debord, toujours : « Le spectacle est le discours ininterrompu que l’ordre présent tient sur lui-même. » Le cirque palestinien ne menace pas l’ordre existant. Il le confirme. Il prouve que l’indignation est devenue un produit comme un autre, manufacturé par les plateformes, consommé par les masses, oublié au cycle d’information suivant. Il prouve que la liberté d’expression occidentale peut être retournée contre les valeurs qui la fondent sans que personne ne relève la contradiction.
Le spectacle continue. La diplomatie, elle, a quitté la salle depuis longtemps, comme le ministre Schneider à la Berlinale. Sauf que personne ne l’a remarqué : on regardait Javier Bardem.


