Critique

Critique : La Carlingue, de David Alliot

7 MIN

Couverture de La Carlingue de David Alliot, livre sur la Gestapo française et la rue Lauriston
Titre
La Carlingue : La Gestapo française du 93, rue Lauriston
Auteur
David Alliot
Éditeur
Tallandier
Pages
560
Année
2024
Genre
Histoire

La promesse du livre. Reconstituer l’histoire complète de la Gestapo française de la rue Lauriston, de sa genèse à son épuration, en montrant que l’Occupation a produit un renversement total des valeurs où les voyous régnaient et les policiers obéissaient aux truands.

Ce qu’il apporte vraiment. Une somme sans équivalent, nourrie d’archives inédites, qui transforme un fait divers de la Collaboration en grille de lecture du chaos moral. Quiconque invoque les « années 30 » devrait d’abord mesurer, page après page, la distance qui sépare la rhétorique de l’abîme.

Un tract de la Résistance, reproduit en exergue, pose le décor en une phrase : la France est « tombée sous la coupe des assassins, des combinards, des trafiquants et des dénonciateurs ». Ce n’est pas une métaphore. C’est un constat opérationnel. Au 93, rue Lauriston, dans le XVIe arrondissement de Paris, des truands ont disposé pendant quatre ans du pouvoir d’arrêter, de torturer et de tuer des citoyens français, avec la bénédiction de l’occupant allemand. David Alliot, historien spécialiste de Céline et auteur du Festin des loups (2023), consacre 560 pages à cette histoire. Pas un résumé. Pas un roman noir. Une reconstitution méthodique, fondée sur des archives de police, des procès-verbaux d’interrogatoire et des témoignages directs.

Quand les voyous tiennent le haut du pavé

La thèse d’Alliot tient en un mécanisme : l’Occupation n’a pas seulement installé un régime politique, elle a provoqué un renversement complet de l’ordre social. En protégeant des criminels et en leur déléguant des fonctions de police, les nazis ont créé les conditions d’une entreprise mafieuse opérant sous couvert d’autorité étatique. La Carlingue n’est pas un service de renseignement dévoyé. C’est une mafia dotée d’Ausweis.

Au centre de cette mécanique, un tandem improbable. Henri Lafont, malfrat de droit commun, évadé de prison, qui obtient la nationalité allemande et le grade de Hauptsturmführer SS. Pierre Bonny, ancien inspecteur de la Sûreté, jadis célébré comme « le premier policier de France » avant d’être révoqué pour corruption, qui accepte de servir sous les ordres d’un voyou. Alliot le formule avec une précision chirurgicale :

« Rien de plus baroque que ces deux parcours qui n’auraient jamais dû se croiser, hormis une interpellation de Lafont par Bonny dans un monde normalement structuré. Entre les deux hommes qui, jusqu’au bout, se vouvoieront, aucun rapport d’amitié, juste de l’intérêt. »

La Carlingue, David Alliot

Ce vouvoiement est un détail révélateur. Il dit tout de la nature transactionnelle de l’alliance : deux hommes que tout sépare, liés par le seul profit que l’effondrement moral rend possible. Lafont fournit la brutalité et les contacts allemands. Bonny apporte les méthodes policières et une apparence de respectabilité. Ensemble, ils dirigent une équipe de tortionnaires, de trafiquants et d’indicateurs qui opèrent en toute impunité. L’Ausweis, ce laissez-passer délivré par l’occupant, leur ouvre toutes les portes, « même en plein jour », note Alliot.

La grille de lecture mafieuse constitue l’apport le plus original du livre. Alliot ne se contente pas de raconter des crimes. Il analyse la structure : hiérarchie pyramidale, code de loyauté interne, diversification des activités (rançons, marché noir, spoliations de biens juifs, trafic d’or), et cette capacité d’adaptation que l’auteur qualifie d’« extraordinaire modernité ». La Carlingue fonctionne comme un clan, avec ses rituels, ses punitions internes et ses alliances de circonstance. Que des détenus aient préféré « avoir affaire aux Allemands qu’aux auxiliaires français », comme le rapporte un témoignage, en dit long sur le degré de violence atteint par ces hommes que rien ne retenait plus.

La Brigade nord-africaine, Joinovici et le mirage des « années 30 »

Le livre prend une dimension supplémentaire lorsqu’il aborde les figures qui défient les catégories simples. La Brigade nord-africaine, d’abord. Cet assemblage hétéroclite réunit Mohamed el-Maadi, nationaliste algérien laïc et ancien officier français passé par la Cagoule, des militants indépendantistes nord-africains et des encadrants français portant l’uniforme SS. Leur projet dépasse la simple collaboration policière :

« Chamberlin pensait, avec l’appui de personnalités françaises et allemandes, de personnages arabes et de la mosquée, voir se constituer à Paris un gouvernement provisoire nord-africain. »

La Carlingue, David Alliot

Des nationalistes algériens qui traquent des résistants français pour le compte des nazis, dans l’espoir d’obtenir l’indépendance de l’Algérie. Un capitaine de l’équipe de France de football, Alexandre Villaplane, héros sportif des années 1930, devenu officier SS et commandant d’une unité de la BNA, fusillé à la Libération le 27 décembre 1944. La réalité dépasse toutes les fictions. Alliot reconnaît que la BNA n’alignait « péniblement » que trois cents hommes, « à peine la moitié capable de tenir un fusil ». Trois cents, face aux quelque 300 000 Nord-Africains qui combattaient dans les Forces françaises libres. Le rappel de cette proportion est salutaire : il interdit la généralisation tout en documentant la collaboration avec l’ennemi dans toute sa complexité.

Puis il y a Joseph Joinovici, le personnage le plus vertigineux du livre. Ferrailleur juif d’origine roumaine, devenu milliardaire grâce au marché noir, il finance simultanément la Gestapo française et des réseaux de Résistance. Alliot le résume en une phrase : Joinovici sera « tour à tour, en fonction des circonstances, un agent des nazis, de l’URSS, du Komintern, de la Résistance, voire des quatre à la fois ». Le cas Joinovici interdit tout manichéisme. Il incarne ces zones grises que l’Occupation a produites en masse, où la survie dictait des alliances que la morale réprouve mais que la raison peut comprendre.

C’est ici que le livre entre en résonance directe avec le présent. Ceux qui, à gauche, scandent que la France est « revenue dans les années 30 » devraient lire ces 560 pages. Non pour minimiser les dangers contemporains, mais pour mesurer l’abîme entre une rhétorique d’alerte et la réalité d’une époque où un truand commandait une brigade SS, où un nationaliste algérien traquait des résistants français, et où un ferrailleur juif achetait simultanément la protection de la Gestapo et celle du maquis. L’histoire ne repasse pas les plats, elle invente de nouvelles recettes avec de vieux ingrédients. Le livre d’Alliot le démontre par l’exemple. La Collaboration n’a ressemblé à rien de ce qu’on avait imaginé avant elle. Pourquoi la prochaine catastrophe, si elle advient, ressemblerait-elle à la précédente ?

Le livre n’est pas sans défauts. La galerie de personnages, justement parce qu’elle est foisonnante, peut dérouter. Alliot fait intervenir des dizaines de protagonistes secondaires dont les trajectoires s’entrecroisent au fil de chapitres qui ne suivent pas toujours un ordre strictement chronologique. Le chapitre consacré à la Brigade nord-africaine, compte tenu de l’importance du sujet, reste trop bref. L’étude est fort documentée et fine, à condition d’accepter que la finesse s’accompagne parfois d’une certaine densité qui exige du lecteur une attention soutenue.

Le verdict

David Alliot a produit l’ouvrage de référence sur la Gestapo française. Son apport tient à trois éléments : la masse documentaire (archives inédites, PV de police, témoignages de première main), la grille de lecture mafieuse qui renouvelle l’analyse de la Collaboration, et le traitement des zones grises qui résiste à toute simplification. Le dernier chapitre, consacré à la mémoire du 93 rue Lauriston dans le Paris contemporain, constitue une trouvaille. Alliot y note que le XVIe arrondissement « ne goûte guère qu’on lui rappelle » son passé. L’oubli, lui aussi, est un fait historique.

« Tout un système de valeur a été renversé, permettant à la lie de la société de défier les lois de la collectivité, de tenir le haut du pavé, et de fréquenter un monde qui, en temps normal, ne leur aurait jamais porté le moindre intérêt. »

La Carlingue, David Alliot

560 pages, c’est un investissement. Mais c’est le prix de la complexité. Et la complexité, dans un débat public qui préfère les slogans aux faits, est devenue une forme de résistance.

ESSENTIEL

La Carlingue est une somme indispensable pour quiconque veut comprendre ce que la Collaboration a réellement été : non pas l’application mécanique d’une idéologie, mais un effondrement moral qui a permis à des truands de commander des brigades SS, à des nationalistes algériens de traquer des résistants français, et à un ferrailleur juif de financer simultanément la Gestapo et le maquis. Lisez ce livre avant d’invoquer les années 30. Vous n’oserez plus le faire de la même façon.

Couverture : Tallandier.

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