Critique

Critique : Les Nouveaux Antisémites, de Nora Bussigny

7 MIN

Couverture de Les Nouveaux Antisémites
Titre
Les Nouveaux Antisémites
Auteur
Nora Bussigny
Éditeur
Albin Michel
Pages
272
Année
2025
Genre
Essai / Enquête immersive

La promesse du livre. Démontrer que l’antisionisme radical porté par l’ultragauche française constitue un nouvel antisémitisme structurel, documenté de l’intérieur par un an d’infiltration dans les manifestations, campus, boucles Telegram et réseaux militants.

Ce qu’il apporte vraiment. Un corpus de preuves de première main, irréfutable par sa méthode même, qui pulvérise le déni. Le livre le plus important publié en France sur l’antisémitisme contemporain depuis le 7 octobre.

Un an dans les cuisines sales

Le procédé est simple, et c’est ce qui le rend redoutable. Nora Bussigny, journaliste franco-marocaine de 29 ans, déjà connue pour Les Nouveaux Inquisiteurs (2023), son infiltration des milieux woke couronnée du prix Joséphine-Baker, ne théorise pas. Elle va voir. Pendant un an, elle pénètre les manifestations propalestiniennes, les boucles de discussion interassociatives, les campus de Columbia et de Sciences Po, les réunions féministes décoloniales, les réseaux islamistes de Strasbourg et de Bruxelles. Elle interroge plus de cent personnes. Elle enregistre, note, recoupe. Et elle rapporte ce qu’elle a vu.

Sa thèse tient en une phrase : l’antisionisme radical de l’ultragauche française est un antisémitisme structurel qui, sous couvert de solidarité avec la Palestine, instrumentalise la cause palestinienne pour instaurer un climat de guerre permanente. Le 7 octobre 2023 a agi comme un révélateur. Dans les milieux LGBT, féministes, étudiants, décoloniaux, le même ciment : la haine du « sioniste », figure commode qui permet de dire « juif » sans prononcer le mot.

« Celle-ci [l’empathie propalestinienne] est à ce point sélective qu’elle n’est en rien spontanée et qu’elle relève au contraire d’une démarche concertée, pensée, dont le but avoué est d’instaurer en France un état de guerre permanente, un climat de lutte et d’exacerbation, une longue marche vers le chaos. »

Les Nouveaux Antisémites, introduction

Le livre est construit en douze chapitres thématiques qui fonctionnent comme autant de reportages. Les trans pour la Palestine. La « preuve par la Palestine » dans les milieux féministes. L’antisémitisme à l’école. La manipulation de Wikipédia par des cellules militantes. Les réseaux d’influenceurs connectés à l’Iran. Chaque chapitre suit la même logique : Bussigny entre, observe, restitue. Les témoignages sont précis, datés, nommés quand c’est possible. Les chiffres viennent en appui : 1 676 actes antisémites en 2023, soit 280 % de hausse par rapport à 2022. 62 % des actes antireligieux en France visent une communauté qui représente moins de 1 % de la population. 57,1 % des étudiants juifs de Paris déclarent avoir subi des actes antisémites.

Le dernier chapitre se referme sur Rima Hassan, eurodéputée LFI, que Bussigny considère comme le symbole de cet antisémitisme internalisé. Portrait à charge, certes. Mais documenté.

La méthode du terrain contre le confort des théories

La force du livre est sa méthode. C’est aussi ce que ses détracteurs lui reprochent : absence de contradictoire, subjectivité de l’immersion, parti pris de l’auteur. La critique est attendue. Elle est aussi hors sujet.

Reprocher l’absence de contradictoire à une enquête immersive, c’est confondre les genres. Bussigny ne rédige pas un rapport parlementaire. Elle fait ce que font les documentaristes, les reporters de guerre, les journalistes d’investigation depuis que le métier existe : elle se place là où les choses se passent et elle rapporte ce qu’elle constate. Les faits observés de première main ont une valeur probatoire intrinsèque. Quand elle décrit un groupe de discussion interassociatif LGBT où les messages appellent à « faire le ménage » pour trouver les « sionistes », quand elle rapporte les témoignages de lycéennes juives découvrant des croix gammées sur leur table de classe, quand elle documente la manipulation coordonnée de pages Wikipédia, il n’y a pas de « version adverse » à recueillir. Il y a des faits.

« C’est après le 7 octobre que tout est parti en vrille, j’ai découvert des tags antisémites sur ma table, en classe, ainsi qu’une croix gammée. J’ai été supprimée des conversations de groupe de classe, on me traitait de « sale juive ». »

Les Nouveaux Antisémites, chapitre 4 (témoignage d’une lycéenne)

Ce témoignage n’a pas besoin de contradictoire. Il a besoin d’être entendu.

Arrêt sur images, média de gauche, a consacré trois épisodes à une « contre-enquête » du livre. Le même site avait fait le même exercice pour Les Nouveaux Inquisiteurs. Le réflexe est révélateur : face à un travail de terrain qui dérange, la première réaction est de chercher la faille méthodologique plutôt que de regarder ce qui est montré. Les Échos ont mieux résumé la situation : le livre est « insupportable à lire », et « c’est justement pour cela qu’il faut le lire ».

Ce qui frappe, c’est l’ampleur du phénomène documenté. Douze chapitres, douze milieux différents, et partout la même mécanique : des écoles primaires où les enfants jouent « clan Hamas contre clan Israël » aux amphis de Sciences Po, des boucles Telegram féministes aux cellules de réécriture de Wikipédia, des influenceurs connectés à l’Iran aux meetings de LFI. Bussigny ne décrit pas des incidents isolés. Elle cartographie un système. La conclusion du livre, aveu de « profonde inutilité » face à cette ampleur, résonne moins comme une faiblesse que comme la réaction honnête d’une journaliste confrontée à un phénomène qui la dépasse. Aucune des critiques publiées n’a réfuté un seul des témoignages rapportés.

Le contexte éditorial renforce la portée du livre. Omar Youssef Souleimane, écrivain franco-syrien, a publié Les Complices du mal (Plon, 2025) sur les liens entre LFI et l’islamisme. Richard Malka, avocat de Charlie Hebdo, a livré Passion antisémite (Grasset, 2025). Trois livres en une saison sur le même angle mort de la gauche radicale : le signal est difficile à ignorer. L’étude Fondapol/AJC confirme le diagnostic : les proches de LFI sont deux fois plus nombreux que la moyenne à déclarer de la sympathie pour le Hamas (14 % contre 6 %). Bussigny ne travaille pas dans le vide. Elle travaille au cœur d’un phénomène documenté de toutes parts.

Le livre qu’on ne pourra pas ne pas avoir lu

Les profils Babelio du livre dessinent une courbe en U parfait : 9 avis cinq étoiles, 5 avis une étoile, rien entre les deux. Aucune note intermédiaire. Le livre ne laisse personne tiède. C’est le signe le plus sûr qu’il touche un nerf. 25 000 exemplaires vendus en deux mois, prix Edgar Faure du livre politique : le public a tranché avant les commentateurs.

« Maintenant que vous m’avez lue, vous ne pourrez plus dire que vous ne saviez pas. »

Les Nouveaux Antisémites, dernière phrase du livre

La phrase est simple. Elle est aussi exacte. Après 272 pages de témoignages, de captures d’écran, de verbatims militants, de récits d’élèves harcelés et d’universitaires menacés, le déni n’est plus une position intellectuelle. C’est un choix. Bussigny a fait le travail que les institutions auraient dû faire : aller voir ce qui se passe dans les manifestations, les amphis, les boucles de discussion. Elle en revient avec un constat accablant, étayé par des preuves que personne n’a contestées sur le fond.

Dans un paysage intellectuel où l’antisémitisme d’ultragauche est nié, relativisé ou noyé sous les abstractions académiques, Bussigny oppose la seule chose qui résiste à tout : ce qu’elle a vu. Les Nouveaux Antisémites est un acte de journalisme au sens premier du terme.

ESSENTIEL

Enquête irremplaçable dans un débat saturé de postures. La méthode immersive de Bussigny produit un corpus de preuves que ni les contre-enquêtes ni les procès d’intention n’ont entamé. La force probatoire de ce travail de terrain est sans équivalent sur l’antisémitisme post-7 octobre en France. À lire, à discuter, à ne pas ignorer.

Couverture : Albin Michel.

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