L’affirmation. Les écologistes ne perdent pas les municipales de 2026 : ils rendent des villes qu’ils n’auraient jamais dû gagner. Sur 657 communes de plus de 14 000 habitants, ils n’en conservent que six.
Le sous-texte. Quand un résultat électoral repose sur ceux qui ne votent pas plutôt que sur ceux qui votent, il est par nature réversible. L’illusion de l’abstention s’est dissipée, et avec elle, toute une génération de mandats construits sur du sable.
50,95 contre 49,05. Soit 1 827 voix. C’est l’écart qui sépare Pierre Hurmic de la mairie de Bordeaux en mars 2026. Un souffle, et pourtant un verdict sans appel : la capitale girondine, conquise en 2020 pour la première fois par un écologiste en 73 ans d’histoire gaulliste, retourne à droite en un seul mandat. Bordeaux n’est pas un cas isolé. Strasbourg, Besançon, Poitiers, Annecy, Colombes, et même Bègles, fief de Noël Mamère depuis 1989, tombent le même soir. Le décor de la vague verte s’effondre comme un trompe-l’œil. Reste à comprendre ce qu’il cachait.
L’accident de 2020
Le 28 juin 2020, au second tour des municipales, la France vote sous Covid. La participation nationale s’établit à 41,86%, un plancher historique. Ce chiffre ne décrit pas seulement une élection désertée : il décrit une élection dont la sociologie a été mécaniquement altérée. L’abstention différentielle, documentée par les politologues Simon Persico et Florent Gougou (Sciences Po Grenoble), a produit un électorat de circonstance : les personnes âgées, plus exposées au virus, se sont massivement abstenues, tandis que les jeunes urbains diplômés, cœur de cible écologiste, ont maintenu leur participation.
Le résultat n’est pas une vague. C’est un artefact statistique. Avant 2020, les Verts ne dirigeaient en propre qu’une seule grande ville française : Grenoble, prise en 2014 par Éric Piolle. Le stock de voix écologistes aux européennes raconte la même histoire : 15% en 2019, divisé par trois à 5% en 2024. Entre ces deux scrutins, rien n’a changé dans l’offre politique verte. Ce qui a changé, c’est le nombre de gens qui se sont déplacés pour voter.
En 2026, la participation remonte à 57,3% au second tour. Quinze points de plus qu’en 2020. Cela signifie concrètement que des centaines de milliers d’électeurs absents en 2020 sont revenus aux urnes, et qu’ils n’ont pas voté écologiste. La normalisation de la participation a mécaniquement restauré le poids des électorats périurbains et âgés, structurellement défavorables aux Verts. Persico le résume sans détour : le retour à trois ou quatre villes constitue une « normalisation », pas un effondrement. La parenthèse se referme, tout simplement, parce que les conditions qui l’avaient ouverte n’existent plus.

Le bilan vert : promesses tenues, électeurs perdus
Le paradoxe est cruel. Les bilans des maires sortants, étudiés par la Fondation de l’écologie politique en 2023, montrent qu’ils ont « globalement tenu leurs engagements de campagne ». Les chiffres le confirment : à Lyon, le trafic automobile a baissé de 10% tandis que la fréquentation du tramway augmentait de 37%. À Bordeaux, les aménagements cyclables ont progressé de 23,6%. Les promesses ont été tenues. Les électeurs ont quand même sanctionné.
François Kraus, directeur du pôle politique de l’Ifop, identifie la cause : une « gestion trop idéologisée ». Persico affine le diagnostic : « Tenir ses promesses ne prédit pas la réélection — la manière compte davantage. » La distinction est capitale. Les mesures anti-voiture, les zones à faibles émissions (ZFE), les restrictions de circulation n’ont pas été perçues comme des politiques publiques mais comme des punitions. L’écologie est devenue, selon ses propres analystes, « beaucoup plus clivante » que lors de la conquête de 2020.
Le mécanisme est classique. Un maire élu par défaut, porté par l’abstention des autres, gouverne comme s’il avait reçu un mandat de transformation. Il piste cyclable, piétonnise, verbalise. Les électeurs qui n’étaient pas là en 2020 pour s’y opposer reviennent en 2026 et découvrent une ville qu’ils ne reconnaissent plus. L’erreur n’est pas d’avoir agi. L’erreur est d’avoir confondu l’absence d’opposition avec un consentement.
Les compagnons de route
L’écologie punitive n’explique pas tout. Les écologistes ont aussi payé le prix de compagnonnages que l’électorat a fini par leur imputer. Le plus documenté concerne la porosité idéologique avec certaines mouvances de l’islam politique. En mars 2021, le conseil municipal de Strasbourg vote une subvention de 2,5 millions d’euros à la Confédération islamique Milli Görüs, organisation turque proche de la galaxie islamiste d’Erdogan, pour la construction de la mosquée Eyyub Sultan. La préfète avait alerté la maire écologiste Jeanne Barseghian. Milli Görüs finira par renoncer un mois plus tard, et le tribunal administratif annulera la délibération. Mais le signal est envoyé.
En 2023, l’invitation du rappeur Médine aux journées d’été d’Europe Écologie-Les Verts (EELV) provoque une crise interne. Hurmic à Bordeaux et Barseghian à Strasbourg boycottent l’événement. Karima Delli, alors eurodéputée EELV, déclare ne « soutenir ni cautionner » l’initiative. Ces épisodes ne relèvent pas de l’infiltration. Le rapport parlementaire n°2235 de la commission Breton-Bloch, publié en décembre 2025, le précise : il n’existe « pas de liens structurés démontrables » entre formations écologistes et organisations islamistes. Ce que le rapport documente, en revanche, ce sont des « connivences et proximités affichées » côté La France insoumise (LFI), une stratégie clientéliste ciblant l’électorat musulman que les alliances électorales ont mécaniquement étendue aux Verts.
Le 7 octobre 2023 a catalysé cette contamination. Le refus de Jean-Luc Mélenchon de qualifier le Hamas de terroriste a fracturé la Nouvelle Union populaire écologique et sociale (NUPES) et provoqué le départ de François Ruffin. La Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) chiffre à 35% le score d’antisémitisme à l’extrême gauche. Marine Tondelier, auditionnée par la commission parlementaire en décembre 2025, a tenté de séparer le parti des accusations : selon elle, EELV combat l’islamisme organisé tout en refusant de stigmatiser les musulmans pratiquants. Mais quand on partage ses listes électorales avec un parti que la CNCDH classe parmi les foyers d’antisémitisme, les distinctions rhétoriques ne pèsent plus grand-chose dans l’isoloir. L’ambiguïté avait déjà fait son œuvre.
« Non à la radicalité LFI, oui à la social-démocratie. »
— Catherine Trautmann, élue maire de Strasbourg (PS), mars 2026
Deux gauches, un seul bulletin
La recomposition est en marche, et elle commence par une réécriture de l’histoire. Le Parti socialiste (PS) reprend des villes aux écologistes, à Strasbourg comme à Besançon, et découvre soudain les vertus de la ligne anti-LFI. Olivier Faure constate que « LFI fait perdre ». La liste est éloquente : Toulouse, Limoges, Clermont-Ferrand, Brest, Tulle, Cherbourg, autant de villes perdues après des alliances PS-LFI au second tour. Mais ces alliances, le PS les avait encouragées localement avant le scrutin. Faure dénonce le soir ce qu’il a toléré le matin. Matthias Tavel, le député insoumis, parle de « trahison sociale-démocrate ». François Hollande appelle à une candidature réformiste pour 2027. Raphaël Glucksmann se trouve conforté dans sa rupture avec la gauche radicale.
De l’autre côté, LFI revendique une percée en banlieue : Saint-Denis, Roubaix (53,19%), La Courneuve (51,53%), Vénissieux (34,11%, plus 25 voix), Vaulx-en-Velin, Saint-Fons, Creil. Sept villes de plus de 30 000 habitants. Mais la participation dans ces communes avoisine 37%. Le même piège que la vague verte de 2020 : des victoires construites sur l’abstention des autres. À Paris, Sophia Chikirou plafonne à 11%. À Toulouse, LFI échoue. À Faches-Thumesnil, laboratoire insoumis depuis 2020, la droite reprend la ville. Le plafond de verre est intact.
Recul vert européen. Le reflux écologiste dépasse la France. En Allemagne, Die Grünen passent de 14,8% aux législatives de 2021 à 11,9% aux européennes de 2024, et la coalition « feu tricolore » s’effondre. Au Parlement européen, le groupe Verts/ALE perd 18 sièges (de 71 à 53). Partout, l’« urgence climatique » recule dans les priorités électorales au profit de la sécurité, du pouvoir d’achat et de l’immigration.
Deux gauches se dessinent donc, irréconciliables sur la méthode : l’une réformiste, ancrée dans les métropoles acquises au PS et à Place publique, qui mise sur l’électorat centriste ; l’autre radicale, implantée dans les banlieues populaires, qui parie sur la mobilisation communautaire. Aucune des deux n’a les voix pour gouverner seule. Et leur addition arithmétique ne produit plus de majorité politique depuis que le ciment de la NUPES a volé en éclats.
Les municipales de 2026 ne marquent pas la mort de l’écologie politique. Elles marquent la fin d’une illusion d’optique. La vague verte de 2020 n’a jamais existé : il y avait simplement moins de monde dans l’isoloir, et ceux qui restaient étaient verts. Le retour des abstentionnistes a suffi à rétablir les proportions. Lyon et Grenoble survivent, mais comme exceptions qui confirment la règle. Le reste n’était qu’un mirage de participation, et les écologistes ont commis l’erreur de gouverner comme si le mirage était le paysage.

