Les faits. Lors des municipales de mars 2026, au Blanc-Mesnil, à Creil, à Mantes-la-Jolie, à Vaulx-en-Velin et à Saint-Denis, des maires sortants battus ont été escortés par la police sous les cris de « Dehors ! », harcelés jusqu’à leur voiture, humiliés publiquement par les partisans des candidats vainqueurs, tous soutenus par La France insoumise.
L’idée implicite. Ce ne serait que l’euphorie de la victoire, des débordements isolés sans signification politique. La « Nouvelle France » célébrée par Jean-Luc Mélenchon serait simplement la démocratie en action.
Notre décryptage. Dans une démocratie libérale, le vainqueur pacifie. Il tend la main au vaincu parce qu’il sera le maire de tous. En chassant les battus sous les huées, ces partisans révèlent qu’ils ne conçoivent pas l’élection comme une alternance. Ils la conçoivent comme une conquête.
L’honneur, la civilité, la décence politique veulent que, même après une campagne difficile, on respecte l’adversaire battu, plus encore quand il s’agit d’un maire qui a servi pendant des années. Ces scènes qui se multiplient dans tant de villes n’ont plus rien à voir avec la… pic.twitter.com/nsZ4SOP3b2
— Fx Bellamy (@fxbellamy) March 24, 2026
Le Blanc-Mesnil, soir du second tour des municipales 2026. Thierry Meignen, maire Les Républicains depuis 2014, vient de perdre son siège pour 448 voix face à Demba Traoré, candidat divers gauche soutenu par LFI. Il ne quitte pas la mairie par la porte. Il est sorti sous escorte policière, au son scandé de « Dehors ! », devant des smartphones braqués qui filment la scène pour TikTok. Meignen lâche en partant : « La ville va être divisée entre les racailles et ceux qui ont peur. » Ce n’est pas une phrase élégante. Mais ce n’est pas lui qui a choisi le décor de son départ.
Le rituel brisé aux municipales 2026
La scène du Blanc-Mesnil n’est pas un cas isolé. Elle est un cas d’école, reproduit à l’identique dans cinq communes en une seule soirée. Le JDD évoque un « lynchage symbolique terrifiant » devant l’ampleur des images partagées sur les réseaux sociaux.
À Creil, dans l’Oise, Jean-Claude Villemain, maire socialiste d’un fief PS depuis l’après-guerre, est battu par Omar Yaqoob, candidat La France insoumise (LFI), avec 51,19 % des voix. Villemain est harcelé verbalement jusqu’à sa voiture. La phrase qu’on lui lance résume tout : « Au revoir Jean-Claude. Rappelez-vous tout le mal que vous avez fait. » Ce n’est pas un adieu. C’est un bannissement. À Mantes-la-Jolie, Raphaël Cognet, maire Horizons, est chassé dans un chahut filmé après sa défaite face à Adama Gaye, candidat divers soutenu par une fusion incluant LFI, qui l’emporte avec 54,16 %. À Vaulx-en-Velin, Hélène Geoffroy, ancienne secrétaire d’État socialiste, perd pour 104 voix face à Abdelkader Lahmar, candidat LFI, qui est porté en triomphe de la brasserie de l’Hôtel de Ville jusqu’à la mairie, selon Le Progrès. À Saint-Denis, Mathieu Hanotin, maire PS, est battu dès le premier tour par Bally Bagayoko, candidat LFI, qui « savoure sa victoire en dansant » au premier conseil municipal en lançant à l’assemblée : « Faites du bruit ! »
Dans chacun de ces cas, le même schéma. Le vainqueur ne tend pas la main. Il ne promet pas d’être le maire de tous. Il célèbre l’expulsion du prédécesseur comme un trophée. Le geste n’est pas spontané, il est mis en scène : filmé, posté, partagé, revendiqué. Ce qui se joue ici n’est pas un excès de joie. C’est la rupture d’un rituel fondateur de la démocratie représentative : la passation pacifique du pouvoir. Dans la tradition républicaine française, le vainqueur d’une élection locale reconnaît la légitimité de celui qu’il remplace. Il le salue, parfois publiquement, parce que ce geste n’est pas destiné au vaincu. Il est destiné à la communauté entière. Il signifie : le conflit électoral est terminé, la vie commune reprend. François-Xavier Bellamy, eurodéputé Les Républicains, a résumé le basculement en évoquant des « scènes d’humiliation à la limite de la violence physique » et la « transformation de notre démocratie d’opinion en affrontements communautaires ».
La « Nouvelle France » de Mélenchon, mode d’emploi
Le plus révélateur n’est pas dans les images. Il est dans le silence qui les entoure. Jean-Luc Mélenchon se félicite de la « Nouvelle France » que ces victoires dessineraient. Mathilde Panot, présidente du groupe LFI à l’Assemblée nationale, n’émet aucune condamnation. Manuel Bompard, coordinateur national du parti, préfère brandir un chiffre : après ces municipales 2026, le nombre de Français vivant dans une ville dirigée par LFI aurait été multiplié par dix-huit. Aucun des trois ne prononce un mot sur les conditions dans lesquelles ces victoires ont été célébrées.
« 18 fois plus de Français vivent dans une ville LFI. »
Manuel Bompard, coordinateur national de LFI
Le chiffre est censé impressionner. Il masque deux réalités. La première : selon l’Ifop, LFI n’est arrivée en tête au premier tour que dans 5 communes, soit dix fois moins que le Rassemblement national (RN) avec 53, pour une moyenne nationale de 12,4 %. La seconde, plus grave : la légitimité électorale n’a jamais été la question. La question est ce qu’on fait du pouvoir une fois qu’on l’obtient. On peut gagner une élection et perdre la République. Il suffit de remplacer la main tendue par le poing levé, la passation par l’expulsion, le « je serai le maire de tous » par le « dehors ».
André Gerin, ancien maire communiste de Vénissieux et figure historique de la gauche républicaine, a posé le diagnostic sans détour en dénonçant le « communautarisme » et « l’islamisme politique » à l’œuvre dans ces résultats. Jean-Yves Le Drian, ancien ministre socialiste de la Défense, a parlé de « naufrage politique et moral ». Quand un ancien du PCF et un ancien du PS convergent sur le même constat, le problème n’est pas une question de sensibilité droitière. Il est structurel.
Car ce que révèlent ces scènes, c’est une conception clanique du pouvoir municipal. L’élection n’y est pas un mandat temporaire confié par la collectivité. Elle est une prise de territoire. Le maire sortant n’est pas un adversaire politique qu’on remplace. Il est un occupant qu’on chasse. Et ceux qui filment la scène ne documentent pas un événement. Ils revendiquent une victoire tribale, au sens anthropologique du terme. Cette logique est incompatible avec le code républicain, qui repose sur un principe simple : le pouvoir n’appartient à personne, il se transmet. Quand trois, cinq, dix communes basculent dans une culture politique où le vainqueur humilie le vaincu, ce n’est pas la démocratie qui progresse. C’est le tribalisme qui s’installe.
Le silence de LFI n’est pas un oubli. C’est un aveu. Condamner ces scènes, ce serait reconnaître qu’elles posent problème. Et reconnaître qu’elles posent problème, ce serait admettre que la « Nouvelle France » de Mélenchon ne ressemble pas à une démocratie. Elle ressemble à un partage de butin. Dans une République, le vainqueur d’une élection serre la main du vaincu. Quand il le chasse sous les cris, ce n’est plus une élection. C’est une razzia avec bulletin de vote.



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