Enquête

36 millions d’euros et vingt ans de mansuétude suspecte

Financement Hamas en France : siège d'Humani'Terre et montant de 36 millions d'euros saisis par le PNAT en 2026

La donnée. Plus de 36 millions d’euros saisis, trois enquêtes abandonnées en vingt ans, cinq mises en examen en février 2026. Humani’Terre, héritière du CBSP désigné dès 2003 par le Trésor américain comme « principal collecteur de fonds du Hamas en France », a opéré librement sur le territoire français pendant deux décennies.

Ce qu’elle révèle. La cause palestinienne, présentée comme indiscutablement juste, a fonctionné comme un bouclier moral, rendant politiquement impossible le contrôle financier de ses relais. Le résultat se compte en millions.

Plus de 36 millions d’euros selon le PNAT. C’est le montant que les enquêteurs de la brigade criminelle, de la DGSI et de l’OCRGDF ont saisi sur les comptes bancaires, en chèques de banque et dans les immeubles d’Humani’Terre et de son satellite Soutien Humani’Terre. Sans compter les 5 millions d’euros en espèces, découverts en liasses au siège et dans les antennes de Paris, Lille, Lyon et Marseille. Deux immeubles, à Paris et La Courneuve, saisis par l’Agrasc. Le tout sous couvert humanitaire.

36 M€+
Montant total saisi
Comptes, espèces, immeubles (PNAT, fév. 2026)
23 ans
Durée de l’impunité
De la désignation OFAC (2003) aux mises en examen (2026)
3
Enquêtes abandonnées
2002, 2003-2008, aucune poursuite
10 M$/mois
Collecte Hamas en Europe
Estimation Trésor américain, oct. 2024

Les chefs d’inculpation ne laissent aucune place à l’ambiguïté : financement d’une entreprise terroriste (article 421-2-2 du Code pénal, passible de dix ans d’emprisonnement et 225 000 euros d’amende), abus de confiance en bande organisée, blanchiment en bande organisée en relation avec une entreprise terroriste. Trois magistrats instructeurs antiterroristes supervisent le dossier. Précision nécessaire : mise en examen ne vaut pas condamnation, et les avocats des prévenus, Gilles Devers et Hakim Chergui, invoquent une « rigueur administrative et gestionnaire » et une « distance par rapport à tout mouvement terroriste ». La présomption d’innocence s’applique, mais les charges sont extrêmement lourdes.

Ce qui ne relève pas de la présomption, en revanche, c’est la chronologie.

La mécanique du financement Hamas en France : collectes, transferts, satellites

Le CBSP, Comité de Bienfaisance et de Solidarité avec la Palestine, est fondé le 20 mars 1990 à Nancy. Sa mission affichée : parrainage d’orphelins, projets d’accès à l’eau, éducation, soutien humanitaire en Palestine. Les fonds sont collectés via les mosquées et centres islamiques, les campagnes de Ramadan, les événements au salon de l’UOIF au Bourget, et un réseau de six antennes couvrant Paris, Lille, Lyon, Marseille, Mulhouse et Nantes.

L’argent collecté est transféré vers des associations-relais en Cisjordanie et à Gaza, satellites documentés du Hamas. Les documents saisis lors des perquisitions de janvier 2024 attestent de 45 000 euros transférés au seul Comité de bienfaisance de Jénine au premier semestre 2004. Le CBSP est membre de l’Union of Good, une structure parapluie du Hamas dirigée par le cheikh Qaradawi, désignée comme telle par l’OFAC (Office of Foreign Assets Control, l’agence du Trésor américain chargée du contrôle des avoirs étrangers) en novembre 2008.

En 2018, le CBSP change de nom. Il devient Humani’Terre. Les adresses restent les mêmes. Les numéros de téléphone restent les mêmes. Le personnel reste le même. Le président d’Humani’Terre occupe simultanément la fonction de trésorier de l’UOIF, rebaptisée Musulmans de France, branche française des Frères musulmans, dont le Hamas constitue, selon sa propre charte, la branche palestinienne. Le renommage n’est pas une transformation. C’est un changement d’étiquette.

Vers 2022, le Crédit coopératif finit par exclure l’association. Selon Paris Match, la banque se retrouve avec « environ 35 millions d’euros sur les bras ». Le 3 novembre 2023, vingt-sept jours après qu’un député a posé aux côtés du coordinateur d’Humani’Terre à la frontière égypto-palestinienne, le PNAT ouvre une enquête préliminaire. En février 2024, un logo Humani’Terre est photographié sur un scooter dans un tunnel du Hamas à Gaza, selon le Jerusalem Post.

Le circuit est documenté. Reste à comprendre pourquoi il a fonctionné si longtemps.

Vingt ans de mansuétude : l’axiome de la juste cause

Du CBSP à Humani’Terre : chronologie d’une impunité (1990-2026)
Date Événement Conséquence en France
Mars 1990 Fondation du CBSP à Nancy Aucune surveillance
1997 Israël désigne le CBSP comme organisation terroriste Aucune suite
Oct. 2002 1re enquête française Close « faute de preuves suffisantes »
Août 2003 OFAC désigne le CBSP comme SDGT (« principal collecteur Hamas en France ») Refus français de sanctionner
2003-2008 2e enquête française Sans poursuites
2018 CBSP renommé Humani’Terre Aucune alerte
Nov. 2023 PNAT ouvre enquête préliminaire 1res perquisitions janv. 2024
Fév. 2026 5 mises en examen, 36 M€+ saisis 3 chefs d’inculpation terrorisme

Sources : OFAC (2003), PNAT (2024-2026), rapport AN n°2235 (déc. 2025)

Le tableau se lit dans un seul sens : de l’inaction vers l’inaction. En 2002, la première enquête est close « faute de preuves suffisantes ». En 2003, le Trésor américain qualifie le CBSP de « principal collecteur de fonds du Hamas en France et en Suisse ». L’Australie et le Canada suivent. La France refuse de sanctionner.

Un document de position du gouvernement français daté de 2004, révélé par la presse, reconnaît explicitement une « réticence » à interdire les organisations liées au Hamas au sein de l’Union européenne, citant « les activités sociales du mouvement ». La deuxième enquête, ouverte en janvier 2003, s’éteint en avril 2008 sans poursuites. Le rapport de la commission d’enquête parlementaire sur l’islamisme (AN n°2235, 17 décembre 2025) cite la DLPAJ : « Dans la France des années 1980 et 1990, on ne prend pas au sérieux ce qui est en train de se passer. »

Ce n’est pas un dysfonctionnement administratif. C’est un raisonnement. La cause palestinienne bénéficie d’un statut moral particulier dans le débat public français. Ses relais financiers héritent de ce statut. Questionner l’usage des fonds revient à questionner la cause elle-même, ce que le débat politique rend socialement coûteux. Le CBSP a d’ailleurs poursuivi le CRIF pour diffamation et obtenu sa condamnation à 3 000 euros. Le message est clair : contester, c’est diffamer.

Le 5 octobre 2023, le député LFI Thomas Portes publie sur Instagram une photo de sa rencontre avec Abu Amir Eleiwa, coordinateur d’Humani’Terre, à la frontière égypto-palestinienne. Le rapport AN n°2235 documente des « connivences entre LFI et la mouvance islamiste », dans le cadre d’une stratégie qualifiée de « clientéliste ». LFI refuse par ailleurs de qualifier le Hamas d’organisation terroriste.

Thomas Portes avec Abu Amir Eleiwa, coordinateur d'Humani'Terre, à la frontière égypto-palestinienne (5 octobre 2023)
Thomas Portes (LFI) aux côtés d’Abu Amir Eleiwa, coordinateur d’Humani’Terre, à la frontière égypto-palestinienne. 5 octobre 2023.

L’aide humanitaire en Palestine est légitime. Les orphelinats existent. Les projets d’eau existent. Et le Hamas contrôle administrativement Gaza, ce qui rend difficile toute opération sur le terrain sans contact avec ses structures. C’est précisément cette zone grise que le CBSP puis Humani’Terre ont exploitée pendant vingt ans. Comme le note Le Monde, le rapport parlementaire « échoue à démontrer une collusion systémique ». Mais 36 millions d’euros saisis et trois chefs d’inculpation pour terrorisme ne relèvent plus de la zone grise.

France
3 enquêtes, 0 poursuite, 23 ans

CBSP jamais dissous, « réticence » à sanctionner au sein de l’UE, renommage sans alerte, subventions publiques reçues (30 131 € en 2021-2022 selon le Journal officiel)

VS
États-Unis
Désignation OFAC août 2003

CBSP classé Specially Designated Global Terrorist, gel immédiat des avoirs, comptes fermés par le Crédit Lyonnais en septembre 2003

La comparaison est brutale. Les États-Unis désignent, la France « enquête ». L’Amérique gèle, la France observe. Et pendant vingt ans, les fonds continuent de transiter.

Un réseau européen : 10 millions de dollars par mois

Humani’Terre n’est pas un cas isolé. En octobre 2024, le Trésor américain estime à 10 millions de dollars par mois les fonds collectés en Europe pour le Hamas. Le réseau est continental.

En Italie, l’ABSPP dirigée par Mohammad Hannoun depuis Gênes est démantelée le 27 décembre 2025 : sept arrestations, huit millions d’euros saisis, sept millions documentés comme transférés vers le Hamas. En Autriche, Adel Doughman figure sur la liste OFAC depuis 2003. En Allemagne, Majed al-Zeer est arrêté en mai 2024. Le PNAT cite une coopération internationale associant l’Italie, les États-Unis et Israël.

Le schéma est identique d’un pays à l’autre : une association humanitaire de façade, des collectes légitimes en apparence, des transferts vers des entités satellites. Et partout, la même difficulté politique à désigner le problème. La France n’est pas seule dans son aveuglement, elle est simplement celle où le contrôle étatique des associations a le plus ostensiblement failli. Trois enquêtes, zéro poursuite, vingt ans. C’est un record européen.

Le rapport de la mission d’information de mai 2025 recense 280 associations fréristes en France. Le Hamas est la branche palestinienne des Frères musulmans. Le président d’Humani’Terre est trésorier de l’UOIF. Les lignes de connexion ne sont pas cachées. Elles sont publiques.

Méthodologie

Cette enquête s’appuie sur les communications du Parquet national antiterroriste (PNAT, février 2026), les désignations de l’Office of Foreign Assets Control du Trésor américain (OFAC, 2003 et 2008), le registre de gel des avoirs de la Direction générale du Trésor (arrêté du 5 juin 2024), le rapport de la commission d’enquête parlementaire sur l’islamisme (AN n°2235, 17 décembre 2025), le rapport de la mission d’information sur les Frères musulmans (mai 2025), les déclarations au Journal officiel (subventions 2021-2022), et les données de la coopération judiciaire internationale (Italie, Allemagne). Les montants saisis sont ceux communiqués par le PNAT. Les estimations de collecte européenne (10 M$/mois) proviennent du Trésor américain (octobre 2024). Les déclarations des avocats de la défense sont intégrées. Mise en examen ne vaut pas condamnation.

L’affaire Humani’Terre n’est pas l’histoire d’une fraude habile. Trente-six millions d’euros ne se cachent pas sous un matelas. Ils transitent par des comptes bancaires, des antennes physiques dans six villes, des événements publics au Bourget. Le CBSP n’a pas trompé l’État. L’État a choisi de ne pas regarder.

Trois enquêtes abandonnées ne sont pas une série de malchances. C’est un système. Un système où la légitimité supposée de la destination des fonds rend indécente la question de leur usage réel. Un système où contester revient à diffamer, où enquêter revient à stigmatiser, où sanctionner revient à punir une cause plutôt qu’un circuit financier.

Vingt ans d’impunité, 36 millions d’euros, et une leçon que les données répètent d’un pays européen à l’autre : quand la fin justifie les moyens, personne ne vérifie les comptes.

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