Le 16 juillet 2026 à Ouahigouya, le chef de la junte burkinabè déclare qu’aucune loi religieuse ne prime sur la Constitution. Un imam a disparu en mars, un autre a été arrêté en mai, et les Burkinabè partis étudier les sciences islamiques dans les pays arabes doivent rentrer sous peine de perdre leur nationalité. Un état musulman traite l’islam pour ce qu’il est, un concurrent.
Ouahigouya, chef-lieu du Yaadga, le 16 juillet 2026. Le capitaine Ibrahim Traoré s’exprime pendant une heure et demie devant les forces vives de la région. Il consacre l’essentiel de son propos à la religion. La Constitution prime, martèle-t-il : il n’y aura jamais de charia au Burkina Faso. Quiconque veut vivre sous un autre système juridique ira le faire ailleurs. « L’ethnie et la religion ont toujours détruit l’Afrique. »
À 38 ans, l’homme qui dirige le pays depuis le coup d’état de septembre 2022 se revendique musulman. Ce même jour, il annonce le rapatriement des étudiants burkinabè inscrits en sciences islamiques dans le monde arabe, sous peine de déchéance de nationalité. Il pointe la responsabilité des pays formateurs.
63,8 %
Population musulmane
Contre 20,1 % de catholiques et 6,2 % de protestants. Cinquième recensement général, 2019.
24,6 M
Habitants en 2026
Projection. Le recensement de 2019 en dénombrait 20,505,155.
74,53 %
Territoire tenu par l’état
Chiffre du ministère de la Défense au 30 juin 2026. Un quart du pays échappe donc à Ouagadougou.
10,600
Civils tués depuis 2016
Plus de la moitié depuis la prise de pouvoir de 2022. Décompte présenté comme une sous-estimation.
Traoré range les imams dans la case des partis
La commission électorale nationale indépendante est dissoute en octobre 2025 ; les partis politiques en février 2026. Le 31 mars, l’imam Mahmoud Barro, pourtant soutien déclaré de la junte, disparaît à Bobo-Dioulasso après avoir critiqué l’interdiction du culte dans les services publics. Il n’a jamais reparu. Le 26 mai, l’imam Mohamed Ishaq Kindo est arrêté, la grande mosquée sunnite de Ouagadougou fermée et une centaine de ses soutiens expédiés en camp militaire. Le syndicat étudiant est suspendu le même mois.
Cette énumération vaut démonstration. Un régime qui ne verrait dans les imams qu’un simple clergé les traiterait comme tel : agrément, subvention, tutelle. Traoré les traite comme la commission électorale, les partis et les syndicats : en concurrents pour une part d’autorité. Ce classement est le sien, et c’est un aveu. Le chef de l’état s’en défend, préférant opposer un islam modéré à une minorité d’extrémistes. La thèse est celle du journal ; elle se lit dans le classement.
Catholiques et évangéliques acceptent la loi, les prédicateurs musulmans la refusent
Reste le texte lui-même. Le 20 juin 2026, l’Assemblée législative de transition adopte à l’unanimité la loi n°020-2026 sur les libertés religieuses. Ses 112 articles réaffirment la laïcité de l’état, interdisent le culte dans les services publics, exigent la transparence financière des organisations religieuses et sanctionnent la mendicité forcée des enfants. Aucun dogme n’est altéré.
Les trois confessions reçoivent le même texte. La Conférence épiscopale catholique clôt ses auditions sans opposition frontale. La Fédération des églises et missions évangéliques soutient même le projet. Seuls les prédicateurs musulmans se braquent. C’est de leurs rangs que proviennent le disparu du 31 mars et le prisonnier du 26 mai. L’imam Kindo avait prévenu : « Que tu sois chef ou homme fort, tu n’as ni la force ni la puissance de Dieu. »
Une loi qui se borne à réaffirmer la primauté du civil ne heurte que ceux qui prétendent au pouvoir temporel.
Tunis, Le Caire et Riyad ont nommé l’adversaire avant Ouagadougou
Ouagadougou fait figure de retardataire. Dès le 3 juillet 2013, le général Sissi renverse Mohamed Morsi, premier président égyptien élu, issu des Frères musulmans. Le 25 décembre, la confrérie est classée organisation terroriste. Riyad prend une mesure identique le 7 mars 2014, contre une école de pensée rivale qui dispute au royaume l’allégeance de ses sujets. En Tunisie, Kaïs Saïed gèle le Parlement le 25 juillet 2021 avant de faire arrêter Rached Ghannouchi le 17 avril 2023. Ennahdha survit sans être dissoute, son chef écope de 50 ans de prison.
Les Émirats arabes unis l’écrivent noir sur blanc. Le 15 novembre 2014, en inscrivant les Frères musulmans sur leur liste des organisations terroristes, ils invoquent une doctrine qui constitue « une menace pour le principe de la gouvernance dynastique ». Le vocabulaire relève du droit constitutionnel. Ces états neutralisent un prétendant au pouvoir.
L’Europe parle de vivre-ensemble parce qu’elle se croit à l’abri
Aucun de ces régimes ne mérite d’être imité. Une junte qui dissout l’opposition et expédie ses détracteurs au front n’a aucune leçon de gouvernance à donner. Elle excelle à reconnaître ses concurrents. Les capitales européennes observent les mêmes phénomènes sur leur sol : des cadres formés à l’étranger, une visibilité revendiquée dans l’espace public, un droit alternatif invoqué contre le leur. Mais elles s’obstinent à ranger ces phénomènes au chapitre des cultes et du dialogue interreligieux.
Des régimes que l’Europe refuse d’écouter lui offrent l’aveu qu’elle n’obtiendra jamais d’elle-même.
Un pouvoir qui a quelque chose à perdre nomme l’islam politique pour ce qu’il est ; un pouvoir qui se croit à l’abri parle de vivre-ensemble.
La différence est de calendrier. Ces régimes n’ont nommé leur adversaire que le jour où il a menacé de les renverser, jamais avant. Le Burkina Faso de Traoré vaut comme témoin, jamais comme modèle. Son témoignage : un état cesse de parler de religion à la seconde où il identifie un rival politique.



