L’audiovisuel public européen relève le regard sur les athlètes

L’essentiel en 1 min

Guide de l'EBU classant les angles de caméra pour lutter contre la sexualisation des athlètes féminines

Le 14 juillet 2026, l’Union européenne de radio-télévision publie un guide qui trie les angles de caméra de l’athlétisme féminin en « positifs » et « négatifs ». Au nom de la lutte contre la sexualisation des athlètes, une alliance de diffuseurs publics redéfinit ce qui est montrable d’un corps de femme. L’émancipation a pris des siècles ; sa mise sous tutelle tient en 23 pages.

Une perchiste s’élance. Son corps se cambre au-dessus de la barre, suspendu entre l’impulsion et la chute. Au sol, une caméra la saisit en contre-plongée. Le geste se filme ainsi depuis l’invention de la discipline. Pourtant, depuis le 14 juillet 2026, ce cadrage porte un nom officiel : l’angle négatif.

Un guide public pour relever le regard

Ce jour-là, l’Union européenne de radio-télévision (EBU), alliance de 113 diffuseurs publics à travers 56 pays, publie avec European Athletics un fascicule de 23 pages intitulé « Raising the Bar ». Rédigé par Elsa Arapi, responsable du sport féminin de l’EBU, et validé par trois championnes olympiques, le texte catégorise les prises de vue pour chaque discipline. Les « angles positifs » embrassent le plan large, la technique pure, l’émotion post-effort. À l’inverse, les « angles négatifs » ciblent les contre-plongées, les vues de dos, les gros plans insistants et les ralentis, désormais jugés « compromettants » et dénués de valeur sportive.

Le lexique employé mérite l’attention. Il y est question de « dignité », de « respect », de « conversation » ou de sécurité, comme si le corps d’une athlète était en soi une indécence, une gêne qu’il faudrait désamorcer. Le terme pudeur, lui, n’apparaît jamais. C’est pourtant bien de cela qu’il s’agit : tracer une frontière stricte autour de ce qu’un corps féminin a le droit d’exposer. Glen Killane, directeur des sports de l’EBU, l’affirme : « la sexualisation des athlètes féminines à travers des choix d’angles et de montage demeure une préoccupation importante ». Ce guide amorce « le début d’une conversation ». Il n’édicte aucune règle, ne prévoit aucune sanction. Sauf qu’une association de droit suisse, financée aux trois quarts par des fonds publics et pilotée par des dirigeants cooptés, négocie les droits de diffusion pour un continent entier. Ses recommandations feront loi sur 113 chaînes. Sans le moindre débat parlementaire, cette institution supranationale applique une méthode éprouvée : imposer une norme en contournant l’épreuve du vote.

Planche du guide « Raising the Bar » opposant des angles « positifs » marqués d'une coche verte et « négatifs » marqués d'une croix rouge, au saut en hauteur et à la perche.
Le guide oppose les « bons » angles (coche verte) aux « mauvais » (croix rouge), exemple par exemple.

Le soupçon rétroactif rend le spectateur coupable

Qualifier soudain de « compromettant » un cadrage historique revient à prononcer un verdict rétroactif contre le spectateur : son regard passé était nécessairement trouble. Cette nouvelle règle mue la perchiste admirée par des millions d’amateurs en image suspecte. La norme engendre ainsi le malaise qu’elle prétend dissiper. En étiquetant comme sexuel un plan qui ne captait que le geste sportif, elle érotise l’image qu’elle censure. Holly Bradshaw, perchiste britannique et contributrice du guide, a dénoncé la prolifération en ligne de vidéos détournées, tirées d’angles révélateurs. Le grief est incontestable. Mais la parade choisie transforme un problème marginal de prédateurs numériques en un procès généralisé du cadrage, jetant l’opprobre sur le regard de tous.

Planche du guide illustrant des angles jugés « négatifs » marqués d'une croix rouge : vues de dos et gros plans sur le corps de l'athlète penchée.
Ce que le guide range parmi les « angles négatifs » : le corps de l’athlète requalifié en image à proscrire.

Le sport exalte le corps que la norme couvre de honte

L’histoire du sport confère à cette démarche une cruelle ironie. À l’origine, la discipline s’est forgée autour du culte du corps en mouvement. L’étymologie le rappelle : le gymnase dérive du grec gymnos, la nudité ; l’agôn, le concours, magnifiait l’effort physique offert aux yeux du public. Le sport moderne a hérité de cet idéal de transparence, cherchant à exposer les prouesses d’une anatomie sculptée par l’entraînement. Le guide, lui, propose de rhabiller par le montage ce corps que l’athlétisme exalte par essence. En 2021, l’équipe norvégienne féminine de beach handball écopait d’une amende pour avoir substitué un short au bikini réglementaire. La même année, aux Jeux de Tokyo, des gymnastes allemandes optaient pour le justaucorps intégral. Le tissu gagne du terrain, la surface de peau tolérée se réduit, et ce repli pudibond est célébré comme une conquête progressiste.

La pudeur revient et l’audience suit

Cette nouvelle pudeur s’accorde à l’air du temps, marqué par le retour en force des codes de dissimulation du corps féminin. En France, le Conseil d’état a dû trancher : annulation de l’autorisation du burkini dans les piscines grenobloises en 2022, puis validation de l’interdiction du hijab en compétition par la Fédération française de football en 2023. Au sein de l’EBU, nul n’a osé formuler ce parallèle. Les internautes s’en sont chargés dès la publication du fascicule, raillant : « Et pourquoi pas des burqas ? » Cette convergence ne relève d’aucun complot, mais d’une froide logique d’audience. Un diffuseur de service public vise l’auditoire le plus vaste possible. L’Europe recensait environ 26 millions de musulmans en 2016 (près de 5 % de sa population), un chiffre que les projections estiment à 7,4 % d’ici 2050, même à immigration nulle. Dans ce contexte démographique, ménager les sensibilités les plus pudiques devient un calcul pragmatique. La déférence n’a nul besoin d’être imposée par décret pour s’imposer d’elle-même : il suffit qu’elle soit rentable.

Sous couvert de bienveillance, une civilisation qui s’était affranchie du voilement des corps réapprend docilement à baisser les yeux.

L’Europe a mis des siècles pour arracher le corps féminin aux griffes du soupçon moral. Aujourd’hui, une coalition de diffuseurs non élus détricote cet héritage en 23 pages prétendument non contraignantes. Forts de leur mainmise sur les droits sportifs, ils s’inscrivent dans le sillage des directives édictées par le Comité international olympique dès 2018. Derrière le masque du progrès se dissimule une profonde régression. L’objectif de la caméra reste fixe ; c’est notre regard que l’on soumet à rééducation.

Partager :