L’affaire de Damas, la calomnie du sang en Orient

L’essentiel en 1 min

Affaire de Damas 1840 — calomnie du sang et persécution des juifs sous le consulat français en Orient

Damas, 5 février 1840. Le père Tommaso, moine capucin sarde de 63 ans, quitte son couvent pour vacciner un enfant dans le quartier juif. Il ne reviendra pas. Son serviteur, Ibrahim Amara, part à sa recherche. Il disparaît à son tour.

Le lendemain matin, le consul de France, le comte Ulysse de Ratti-Menton, convoque ses hommes. Il a déjà sa théorie.

La Syrie est alors sous occupation égyptienne. Ibrahim Pacha gouverne depuis huit ans au nom de son père Méhémet Ali. La France, protectrice officielle des catholiques d’Orient, considère ce moine sarde comme l’un des siens.

Ratti-Menton ne cherche pas un coupable. Il l’a déjà désigné : les juifs du quartier.

Le consul, le barbier et les enfants

L’enquête, si l’on peut appeler cela une enquête, commence par le barbier. Suleïman Negrin est arrêté, battu, brûlé. Il finit par donner des noms.

Treize juifs sont jetés en prison. Parmi eux, le rabbin Jacob Antebi, des membres des familles Harari et Farhi, des notables que tout Damas connaît.

Les interrogatoires se déroulent sous la supervision directe de Jean-Baptiste Beaudin, chancelier du consulat de France. On arrache des dents, on brûle des pieds, on prive de sommeil pendant trois jours. Joseph Lañado meurt sous la torture. Moses Abulafia, brisé, se convertit à l’islam, la religion du pouvoir égyptien, pour que les coups s’arrêtent.

Ratti-Menton va plus loin. Il fait arrêter 63 enfants juifs, âgés de trois à dix ans, et les prive de nourriture. Il veut affamer les enfants pour contraindre les mères à avouer.

Dans le même temps, le consul rédige un texte en français et en arabe, distribué dans tout Damas, affirmant que les juifs utilisent le sang des chrétiens dans leurs rites.

La calomnie du sang, née en Angleterre dans la seconde moitié du XIIe siècle, vient de traverser la Méditerranée. Les missionnaires catholiques l’ont importée dans un monde arabe qui ne la connaissait pas.

À Paris, Adolphe Thiers, président du Conseil, reçoit les rapports de son consul. Le consul autrichien Merlato a transmis des pièces à décharge. Thiers refuse de les publier.

La France joue gros en Orient. Elle soutient Méhémet Ali contre le sultan ottoman, tandis que l’Angleterre, la Russie, l’Autriche et la Prusse s’y opposent. Désavouer son consul reviendrait à affaiblir l’influence française au Levant.

La délégation juive face à Méhémet Ali

La nouvelle met des semaines à traverser la Méditerranée. Quand elle atteint l’Europe, elle déclenche une mobilisation sans précédent.

Adolphe Crémieux, 44 ans, avocat et président du Consistoire central israélite de France, prend la tête du combat.

À Londres, Moses Montefiore, 56 ans, philanthrope proche de la reine Victoria, rallie l’opinion britannique. Le 3 juillet, le lord-maire de Londres convoque une réunion publique à Mansion House.

Six villes américaines organisent des rassemblements. En coulisses, les Rothschild actionnent leurs réseaux : James à Paris, Solomon auprès de Metternich à Vienne.

Le 4 août 1840, la délégation arrive à Alexandrie pour négocier avec Méhémet Ali. Crémieux plaide. Montefiore pèse de tout son prestige britannique.

Les négociations durent jusqu’au 28 août. Méhémet Ali cède : il libérera les prisonniers. Il rédige un décret. C’est là que tout se joue.

Le texte accorde la « miséricorde » du souverain aux accusés. La miséricorde : un acte de grâce, qui présuppose la faute.

Salomon Munk, orientaliste franco-allemand de 37 ans, interprète de la délégation, lit le texte arabe. Il connaît le poids de chaque mot. Il remplace « miséricorde » par « justice ».

Un seul mot. Toute la différence entre un pardon qui confirme la culpabilité et une reconnaissance d’innocence.

Le 6 septembre, neuf prisonniers sortent vivants. Sept resteront estropiés à vie. Le 7 novembre 1840, le sultan Abdülmecid Ier publie un décret qui condamne officiellement la calomnie du sang.

Vingt ans plus tard, le souvenir de Damas pousse à la création de l’Alliance israélite universelle.

Salomon Munk, lui, perd progressivement la vue dans les années 1850. Il continue de travailler en dictant, aveugle, depuis son bureau du Collège de France.

En 1983, le ministre syrien de la Défense Mustafa Tlass, qui a activement côtoyé Aloïs Brunner pour parfaire les techniques de répression du régime, publie un livre reprenant mot pour mot les accusations de Ratti-Menton.

L’antisémitisme remet toujours les vieilles accusations contre les Juifs au goût du jour.

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