La question. Malgré des milliers de morts, un arsenal décimé et l’assassinat de son chef historique, le Hezbollah reste incontournable au Liban. Comment un parti armé peut-il survivre à de tels revers ?
La réponse courte. Parce qu’il ne se contente pas d’être un groupe armé. Le Hezbollah a méthodiquement remplacé l’état libanais partout où celui-ci a fait défaut, créant une dépendance circulaire qui le rend structurellement indélogeable.
Pour comprendre l’emprise du Hezbollah, il faut d’abord mesurer le vide qu’il a comblé. Avant l’intervention iranienne des années 1980, seuls 21 % des chiites libanais étaient alphabétisés, contre 73 % pour le reste de la population. La communauté la plus nombreuse du pays était aussi la plus délaissée par un état confessionnel qui répartissait les postes entre chrétiens, sunnites et druzes sans jamais redistribuer équitablement les ressources. C’est dans cette fracture que le Hezbollah s’est engouffré, non pas comme un mouvement de libération, mais comme un appareil idéologique iranien venu occuper chaque espace abandonné.
Le Hezbollah au Liban : un état dans l’état, bâti strate par strate
Le maillage commence par le social. Le parti a construit 4 hôpitaux, 12 cliniques et 12 écoles dans les zones chiites, en particulier dans la banlieue sud de Beyrouth, Dahiya, où vivent 800 000 personnes dans un territoire quasi autosuffisant. L’Institut des Martyrs, fondation créée en 1982 par Téhéran et dotée d’un budget annuel estimé à 100 millions de dollars, prend en charge intégralement les familles de combattants tués, garantissant que chaque sacrifice alimente la fidélité collective. Il ne s’agit pas de charité : c’est un mécanisme de captation. Quand l’état ne fournit ni soins ni éducation, celui qui les fournit devient l’état de fait.
Le volet financier achève de verrouiller la dépendance. Al-Qard al-Hassan, l’institution de microcrédit du parti, a prêté 4,3 milliards de dollars à plus de 400 000 clients et touche 1,8 million de bénéficiaires, le tout hors de toute supervision bancaire. Dans un pays où le système bancaire s’est effondré en 2019, cette structure parallèle est devenue le seul recours de centaines de milliers de Libanais. On ne mord pas la main qui vous nourrit.
Pour financer cette machine, le Hezbollah dispose de 700 millions de dollars annuels versés par l’Iran et de quelque 300 millions issus d’activités criminelles, notamment le trafic de Captagon, dont les revenus ont dépassé le milliard de dollars avant que la route syrienne ne soit coupée en 2024.
Sur le papier, le Hezbollah n’a que 13 des 128 sièges du Parlement libanais. Mais la Constitution, qui attribue chaque poste selon la confession, accorde à toute communauté organisée un pouvoir de blocage : il suffit de verrouiller sa part pour paralyser l’ensemble. Depuis 2005, aucun gouvernement ne s’était formé sans l’aval du parti chiite. Et quand le politique ne suffisait plus, la force prenait le relais : en mai 2008, après une tentative de démanteler son réseau de télécommunications, le Hezbollah a pris Beyrouth-Ouest en 48 heures, imposant les accords de Doha et la formule « Armée, Peuple, Résistance » qui sanctuarisait son arsenal.
Car c’est bien l’arsenal qui constitue le dernier étage de cette colonisation intérieure. Avec 150 000 à 225 000 roquettes, missiles balistiques et munitions guidées avant 2024 et entre 40 000 et 50 000 membres, le Hezbollah était qualifié par le Center for Strategic and International Studies d’« acteur non étatique le plus lourdement armé au monde », surpassant l’armée libanaise elle-même. Quatre obstacles structurels ont empêché tout désarmement : le confessionnalisme qui interdit toute décision contre une communauté, l’asymétrie de force brute, la dépendance sociale de centaines de milliers de familles, et le parrainage iranien qui garantit la reconstitution de ce qui est détruit. Les résolutions 1559 et 1701 du Conseil de sécurité de l’ONU, adoptées respectivement en 2004 et 2006, n’ont jamais été appliquées.
Après 2024, affaibli mais pas délogé
La guerre de 2024 a infligé des dégâts considérables. L’arsenal est tombé à 40 000-65 000 projectiles, les commandants ont été décimés, et Hassan Nasrallah a été assassiné le 27 septembre 2024, remplacé par Naim Qassem, 71 ans. Le cessez-le-feu du 27 novembre a laissé un bilan de plus de 4 000 morts et 8,5 milliards de dollars de destructions, avec un PIB en recul de 6,6 %. En février 2025, le cabinet Salam est devenu le premier gouvernement formé sans le veto du Hezbollah depuis vingt ans.
Le Hezbollah est le cas d’école de ce qui arrive quand un état abdique ses fonctions régaliennes. Un acteur idéologique comble chaque vide, crée une dépendance que personne n’ose rompre, et devient une structure que même la guerre ne suffit pas à démanteler. La méthode a un nom : l’entrisme. Remplacer l’état par le bas, strate par strate, jusqu’à rendre toute alternative impensable. C’est la stratégie de l’islamisme partout où il prospère, du Hezbollah au Liban aux Frères musulmans en Égypte. Tant que le Liban ne reconstruira pas des institutions capables de fournir ce que le Hezbollah fournit, aucune frappe, aucune résolution et aucune diplomatie ne viendra à bout de cette colonisation intérieure.



