Cette nuit-là, le monastère Notre-Dame de l’Atlas dort dans le noir complet. On a coupé les lignes. Des pas montent l’escalier. Une vingtaine d’hommes en armes, méthodiques, silencieux. Ils poussent une porte, puis une autre. La chambre de frère Luc reste toujours entrouverte à cause de son asthme, il étouffe la nuit. On le réveille le premier. Puis le prieur. Puis le dortoir de l’étage. En quelques minutes, sept hommes en robe blanche sont poussés dehors, dans le froid d’altitude. Deux autres, endormis dans une aile fermée, n’ont rien entendu. Les ravisseurs ne les trouveront pas.
La nuit où l’émir est venu pour Noël
Il faut remonter deux ans plus tôt pour comprendre pourquoi ils sont encore là. C’est Noël 1993. Six hommes armés descendent de la montagne et entrent dans le monastère comme on entre dans une banque. Leur chef s’appelle Sayah Attia, émir local du Groupe islamique armé, un homme qui a du sang plein les mains : dix jours plus tôt, à quelques kilomètres, ses hommes ont égorgé douze ouvriers croates. Il réclame de l’argent, des médicaments, le médecin.
Christian de Chergé, le prieur, lui fait face sans bouger. Il parle l’arabe, il connaît le Coran mieux que beaucoup d’imams. Il refuse, calmement. Puis, comme on glisse un mot à voix basse, il lui rappelle que c’est la nuit de Noël, la naissance du Prince de la Paix. Attia se fige. Un long silence. Et cette phrase que personne, ce soir-là, n’aurait parié entendre : « Excusez-nous. Nous ne savions pas. » Le groupe repart dans la montagne. Personne n’est touché.

Après Attia, la communauté vote. D’abord le départ. Puis, à la réflexion, la fidélité. Partir, ce serait abandonner les villageois aux couteaux. Ils restent. Et Chergé, seul dans sa cellule, scelle une enveloppe. À l’intérieur, trois pages adressées à celui qui le tuera peut-être un jour. « S’il m’arrivait un jour d’être victime du terrorisme qui semble vouloir englober maintenant tous les étrangers vivant en Algérie, j’aimerais que ma communauté, mon Église, ma famille, se souviennent que ma vie était donnée à Dieu et à ce pays. » Et plus loin, cette phrase qu’on n’ose pas écrire : « Et toi aussi, l’ami de la dernière minute, qui n’auras pas su ce que tu faisais. » L’enveloppe ne sera ouverte qu’après.
Deux mois de silence, puis des têtes sans corps
Au matin du 27 mars 1996, les deux moines oubliés cherchent leurs frères de cellule en cellule. Ils comprennent. Puis ils attendent. Pendant trois semaines, rien. Aucun mot, aucune revendication. Puis un communiqué du GIA. Puis une cassette où l’on reconnaît leurs voix, vivantes. Puis, en mai, l’annonce de leur mort.
À Paris, le gouvernement français interdit à ses ministres toute tractation. À Alger, le président ne dit rien du tout. Ni condoléances, ni promesse d’enquête, ni compassion. Rien. Un silence d’état, compact, qui durera des années.
Fin mai, l’armée algérienne retrouve sept têtes dans un bosquet, à une trentaine de kilomètres du monastère. Seulement les têtes. Les corps ne seront jamais localisés. On les inhume dans le cimetière du monastère, sous sept pierres alignées.
L’affaire devrait être close. Elle ne l’est pas. Dans les années deux mille, le juge antiterroriste Marc Trévidic rouvre le dossier. Commence alors un bras de fer de quatorze ans avec Alger, qui promet les exhumations, les diffère, les refuse, les accorde, les reprend. Quand les expertises finissent par aboutir, elles défont la version officielle : les moines ont été décapités après leur mort, les crânes ne portent aucune trace de balle, la chronologie ne colle plus. Deux thèses coexistent désormais, sans preuve décisive. Le GIA les a tués, comme il l’a revendiqué. Ou l’armée algérienne les a fauchés par accident lors d’un raid, puis a tranché les têtes pour maquiller la bavure. Le juge français n’a jamais pu choisir.
Aujourd’hui, dans le cimetière du monastère, sept pierres se dressent côte à côte. Sous chacune, un crâne. Rien d’autre. Le dernier survivant est mort au Maroc il y a quelques années, à 97 ans, sans avoir appris ce qu’il était advenu des corps de ses frères.


