Royaume-Uni : quand des activistes recensent les foyers juifs, la police regarde ailleurs

5 MIN

Rue résidentielle anglaise avec maisons en briques rouges, un bloc-notes posé sur un muret de jardin
Partager :

Les faits. En février 2026, des groupes d’activistes pro-palestiniens ont mené des campagnes de porte-à-porte dans plusieurs villes britanniques. À Brighton, le collectif Apartheid-Free Zone a fait signer des engagements de boycott des produits israéliens en notant les adresses des résidents. À Sheffield, des hommes ont distribué des tracts anti-juifs en repérant les foyers identifiables par une mezouzah. La police du Sussex a refusé d’ouvrir une enquête.

L’idée implicite. Il ne s’agirait que de militantisme pro-palestinien classique, une forme de canvassing politique comme le Royaume-Uni en connaît depuis des siècles.

Notre décryptage. Recenser les adresses de ceux qui refusent de signer un engagement anti-israélien et identifier les foyers juifs par leurs signes religieux n’a rien d’un acte politique ordinaire. C’est du fichage communautaire, et l’histoire européenne nous enseigne précisément où ces méthodes conduisent.

Jean Hatchet est une activiste féministe britannique connue pour ses interventions directes et ses prises de position sans détour. Le 15 février 2026, dans le quartier résidentiel de Woodseats à Sheffield, elle a filmé et confronté des hommes qui faisaient du porte-à-porte avec des tracts anti-juifs. Sa vidéo, publiée sur X, a été vue 1,3 million de fois en quelques heures. On y voit les individus dans une rue paisible, carnets en main, notant méthodiquement les adresses des habitants qui ne se montraient pas réceptifs à leur propagande. Hatchet affirme qu’ils repéraient aussi les mezouzahs sur les montants des portes, ces petits étuis contenant un parchemin sacré qui signalent un foyer juif. L’un des hommes aurait agressé physiquement sa partenaire lors de la confrontation. « A Jew hunt », a-t-elle écrit pour décrire la scène. L’affaire a été reprise par GB News.

L’incident de Sheffield n’est pas isolé. Il s’inscrit dans un schéma qui s’est déjà manifesté une semaine plus tôt à Brighton, avec des méthodes encore plus structurées et une organisation qui ne laisse aucun doute sur la nature systématique de ces campagnes.

De Brighton à Sheffield, l’anatomie d’un fichage

Le 7 février 2026, le groupe Brighton and Hove Apartheid-Free Zone a déployé ses équipes dans les rues de la ville côtière. Les activistes portaient des gilets rose haute visibilité, tenaient des presse-papiers et travaillaient à partir de listes d’adresses préétablies. Leur mission officielle consistait à faire signer aux résidents un engagement de boycott des produits israéliens. Selon les organisateurs, 75 personnes ont accepté de signer ce jour-là. L’opération avait été planifiée avec soin : un certain Seymour avait briefé les participants sur la manière de répondre aux éventuelles accusations d’antisémitisme. Sky News, le Daily Mail et la presse communautaire juive ont largement couvert l’événement.

Les organisateurs jurent qu’il ne s’agit que de boycott commercial, une cause politique légitime dans une démocratie. Sauf que le porte-à-porte, au Royaume-Uni comme ailleurs, sert à informer les électeurs, distribuer des tracts, convaincre. Pas à soutirer des opinions pour les consigner dans des carnets en face d’une adresse. Vicky Bhogal, de l’association Jewish and Proud, a résumé ce que cette opération produit concrètement : ces activistes « découvraient qui avait des tendances sionistes et qui n’en avait pas, et où ils vivaient ». Peu importe l’intention déclarée, le résultat est une cartographie des opinions sur Israël, adresse par adresse, foyer par foyer. À Sheffield, la méthode est plus brutale encore : ce ne sont plus des pétitions en gilet rose, mais des tracts anti-juifs et un repérage des signes religieux sur les portes.

Le 1er avril 1933, le régime nazi organise le premier boycott national des commerces juifs en Allemagne. Des membres des SA se postent devant les magasins, pancartes à la main : « N’achetez pas chez les Juifs ». Les vitrines sont marquées à l’étoile de David. Dans les années qui suivent, le repérage s’étend aux foyers : en Allemagne, dans la France occupée, aux Pays-Bas, en Hongrie. Le fichage des adresses juives précède toujours ce qui vient après. Toujours.

La comparaison historique n’est pas un abus de langage. Elle est un avertissement. Quand des individus parcourent des quartiers résidentiels pour identifier qui est juif et qui ne l’est pas, quand ils consignent dans des carnets les adresses de ceux qui résistent à leur propagande, la mécanique en jeu est identique à celle qui a précédé les pires persécutions du XXe siècle. La différence d’échelle ne change rien à la nature du processus.

La capitulation tranquille de la police britannique

Face à la campagne de Brighton, le ministre Peter Kyle, secrétaire d’État au Commerce et député Labour, a demandé à la police d’enquêter pour crimes de haine. La réponse de la police du Sussex a été sans appel : « aucune preuve d’activité criminelle ». Pas d’enquête, pas de suite. Des activistes qui compilent des listes d’adresses en fonction des opinions politiques et religieuses des habitants ne constituent apparemment pas, aux yeux des forces de l’ordre britanniques, un motif d’investigation.

Ce refus d’agir s’inscrit dans un contexte que les chiffres rendent accablant. Selon le Community Security Trust, 3 700 incidents antisémites ont été recensés au Royaume-Uni en 2025, la deuxième pire année jamais enregistrée. La moyenne mensuelle atteint 308 incidents, soit le double du niveau d’avant le 7 octobre 2023. Le Sussex, où la police refuse d’enquêter sur le porte-à-porte de Brighton, compte à lui seul 68 incidents antisémites, ce qui en fait la sixième région la plus touchée du pays. Plus de la moitié de ces incidents font référence au conflit israélo-palestinien. Et le 2 octobre 2025, jour de Yom Kippour, Jihad al-Shamie, citoyen britannique d’origine syrienne ayant revendiqué allégeance à l’État islamique, a foncé en voiture sur des fidèles devant la synagogue de Heaton Park à Manchester avant de les poignarder, tuant Melvin Cravitz, 66 ans, venu prier ce jour-là, et Adrian Daulby, 53 ans, qui tentait de barricader la porte de la synagogue pour protéger les fidèles. C’était le premier attentat terroriste antisémite mortel sur le sol britannique depuis 1984.

« Cette campagne est dangereuse, diviseuse et intimidante. »

Mark Sewards, président de Labour Friends of Israel

Sewards a raison sur les trois adjectifs, mais il n’ose pas aller au bout du raisonnement. Ce qui se joue à Brighton et à Sheffield n’est pas simplement « diviseur » : c’est la normalisation du fichage ethnique et religieux sous couvert de cause humanitaire. Sian Berry, députée Green de Brighton Pavilion, se contente de dire qu’elle prend les préoccupations « au sérieux », sans jamais prononcer le mot antisémitisme. La police classe sans suite. Les élus s’inquiètent poliment. Et pendant ce temps, des hommes parcourent les rues résidentielles d’Angleterre en notant les adresses des Juifs dans des carnets.

Le Royaume-Uni aime se présenter comme le pays des libertés individuelles et de la tolérance. Mais quand des mezouzahs sont arrachées des portes à Londres avec un couteau, quand des listes de foyers juifs sont compilées à Brighton et à Sheffield, quand la police refuse d’enquêter malgré l’appel d’un ministre, c’est cette prétention même qui s’effondre. L’antisémitisme contemporain a trouvé sa méthode : il ne porte plus de brassard, il porte un gilet rose et un presse-papiers. Il ne crie pas « mort aux Juifs », il demande poliment si vous soutenez le boycott d’Israël, et il note votre réponse à côté de votre adresse. L’histoire nous a appris, à un prix effroyable, que le fichage des foyers juifs n’est jamais une fin en soi. C’est toujours un commencement.

Partager :

COMMENTAIRES

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *