Hezbollah : la facture de vingt ans de complaisance française


Port de Beyrouth au crépuscule, ruines du silo à céréales — complaisance française avec le Hezbollah

L’affirmation. Paris dénonce une mise à l’écart injuste des négociations de Washington et brandit la menace de sanctions européennes contre Israël.

Le sous-texte. Vingt ans de complaisance avec le Hezbollah ont produit leur conséquence logique. La France n’est pas la victime de cette éviction, elle en est l’artisan.

Le 8 avril 2026, l’opération « Ténèbres éternelles » frappe le Hezbollah en dix minutes : 303 morts, plus de 1 150 blessés. Tsahal revendique un objectif clair : détruire en un coup les dépôts de missiles reconstitués depuis le cessez-le-feu de novembre 2024, ainsi que la chaîne de commandement du sud-Liban.

Le 9 avril, Netanyahou ouvre des pourparlers directs avec Beyrouth à Washington. Le 11 avril, il en exclut la France. Motif officiel, par la voix d’un diplomate israélien : Paris a montré « une absence de volonté pour aider le gouvernement libanais à désarmer le Hezbollah ». Le constat est brutal. Il est exact.

La doctrine du verrou : vingt ans de blocage européen

De 2004 à 2013, la France est le principal verrou européen contre le classement du Hezbollah comme organisation terroriste. Elle bloque même la désignation de la seule aile militaire. La justification officielle tient en une phrase : protéger les troupes de la Force intérimaire des Nations unies au Liban (FINUL) de représailles.

« L’Allemagne et la France s’opposent à cette décision au motif qu’elle créerait de l’instabilité au Liban. »

Washington Institute, 2013

Ainsi Paris admet que le Hezbollah est dangereux au point de rendre son classement déstabilisant, et en tire l’obligation de ne pas le classer. Dit sans détour : c’est précisément parce que le mouvement est terroriste qu’il ne faut surtout pas le nommer ainsi, de peur qu’il ne s’en prenne à nous. La doctrine française ne tient pas debout par le droit, elle tient par le chantage implicite qu’elle intériorise. Le Hezbollah comptait, disait-on en privé, sur Paris et Berlin pour tenir Bruxelles à distance. Il avait raison.

Le virage de juillet 2013 n’arrive pas par conviction. Il arrive par la contrainte. L’attentat de Burgas, en Bulgarie, a tué cinq Israéliens et un chauffeur local en juillet 2012, sur le sol européen. L’engagement du Hezbollah en Syrie aux côtés d’Assad (la chute de Qousseir, début juin 2013, sert de bascule) rend le double discours intenable. L’UE classe l’aile militaire. Paris concède ce strict minimum, refuse toujours l’aile politique.

Cette distinction est une fiction juridique. Le Hezbollah lui-même la récuse depuis vingt ans : « Nous sommes une seule organisation. Nous n’avons pas d’ailes séparées. » Les États-Unis ont classé l’organisation comme terroriste dans son intégralité en 1997. Le Royaume-Uni en 2019. L’Allemagne en 2020. La Ligue arabe et le Conseil de coopération du Golfe (CCG, soit Arabie saoudite, Bahreïn, Émirats arabes unis, Koweït, Oman et Qatar) dès 2016. La France, jamais.

Le procédé porte un nom dans les câbles diplomatiques : « équilibrisme au Levant ». Maintenir des canaux avec tous les acteurs, y compris Téhéran et le Parti de Dieu, au nom de la médiation. En 2026, cette médiation tourne à vide. Emmanuel Macron appelle Benyamin Netanyahou le 5 mars pour obtenir un cessez-le-feu. L’appel dure vingt minutes. Il est qualifié d’« amical » par l’Élysée. Il ne produit rien. Mais Paris continue de penser qu’un fil qu’on ne coupe pas est un levier qu’on conserve.

Beyrouth 2020 : la main tendue qui n’a rien obtenu

Le 4 août 2020, l’explosion du port de Beyrouth tue environ deux cents personnes. Deux jours plus tard, Emmanuel Macron atterrit sur place et promet un « nouveau pacte politique », un gouvernement de mission, une conférence de donateurs.

Le président français se comporte alors en chef d’état libanais par procuration. Il distribue les consignes, convoque les chefs de parti à la résidence de l’ambassadeur, dicte un calendrier. La classe politique libanaise le laisse parler, sourit sur la photo puis referme la porte. Il restera les grands mots et quelques clichés d’ambassade.

Fin août, Hassan Nasrallah lui répond avec mesure : ouverture conditionnelle, jamais adhésion. Macron en tire sur le moment une conclusion lucide. Il reconnaît publiquement que le Hezbollah « a des élus », le légitime tout en mettant en garde contre son « sentiment de force ». Puis il revient le 1er septembre, jour du centenaire du Grand Liban, pour relancer l’initiative. En vain.

L’enquête sur l’explosion prend alors le relais et donne la mesure du problème. Le juge Tarek Bitar hérite du dossier. Il est méthodiquement bloqué : recours en récusation dilatoires, menaces de mort, puis décision stupéfiante du procureur général Ghassan Oueidat en janvier 2023 qui remet les détenus en liberté et attaque le magistrat instructeur. Paralysie totale. L’enquête n’est enfin clôturée que le 30 mars 2026, avec environ soixante-dix mis en cause.

Paris a participé techniquement à l’enquête, remis un rapport le 31 mai 2021, puis s’est tu. Aucune sanction contre l’obstruction. Aucune conclusion opérationnelle tirée de ce que le Hezbollah venait de démontrer : sa capacité à étouffer la justice d’un état qu’il prétend servir, sur une explosion qui a tué deux cents personnes dont des Français.

La mécanique est simple. Paris a testé le dialogue avec le Parti de Dieu. Le Parti de Dieu a obstrué l’enquête sur le port de Beyrouth. Paris a continué le dialogue. Cela ne s’appelle pas de la diplomatie. Cela s’appelle de la soumission.

L’intérêt particulier contre l’intérêt général

Le 17 février 2022, CMA Terminals, filiale du groupe CMA CGM, obtient la concession du terminal à conteneurs du port de Beyrouth pour dix ans. Trente-trois millions de dollars d’investissements annoncés. Concession jusqu’en mars 2032. Opérationnel en 2026. Le port est désormais géré par un groupe français dont le dirigeant, franco-libanais, est également propriétaire de BFMTV, RMC, La Provence et Corse-Matin, et a été promu officier de la Légion d’honneur par Emmanuel Macron. La proximité n’a rien de discret. Elle se revendique.

Rodolphe Saadé, PDG de CMA CGM, a été fait chevalier de la Légion d’honneur le 15 décembre 2017. Le 26 février 2025, Emmanuel Macron l’a promu officier lors d’une cérémonie à l’Élysée. Entre les deux distinctions, CMA CGM a racheté en juillet 2024 BFMTV et RMC pour 1,55 milliard d’euros, l’ARCOM ayant validé l’opération le 28 juin sous conditions d’indépendance éditoriale, conditions immédiatement testées par la suspension puis le rétablissement du directeur de La Provence en avril 2024 et par les motions de défiance votées par les syndicats de journalistes. CMA CGM est par ailleurs sponsor privé de la « COP de l’océan » organisée à Nice en juin 2024, à la demande de l’Élysée.

Le problème n’est pas la libre entreprise : Progressisme défend le capitalisme. Le problème est la confusion, désormais structurelle, entre l’intérêt de quelques-uns et l’intérêt général. Que gagne la France, comme nation, à ce qu’un groupe privé contrôle le terminal à conteneurs du port de Beyrouth ? Rien de proprement national. Aucun service public, aucune capacité stratégique, aucun levier de souveraineté. En revanche, ce groupe, lui, a des besoins. Il a besoin que le Liban reste stable. Et la stabilité libanaise, tout le monde le sait depuis vingt ans, passe par le maintien d’un dialogue avec la milice qui tient le pays en otage.

Que gagne alors la présidence française à ce qu’un opérateur dont la rentabilité libanaise dépend de la non-classification du Hezbollah détienne en parallèle BFMTV, RMC, La Provence et Corse-Matin ? C’est une question qu’on ne pose pas. Personne n’a signé le contrat implicite « concession du port contre ménagements sur le bilan présidentiel », et aucune décision judiciaire n’en établit l’existence. Mais la coïncidence structurelle est là, documentée, publique. Elle suffit à expliquer pourquoi la diplomatie française, au moment d’arbitrer entre la mémoire de ses morts et la stabilité d’un terminal à conteneurs, a fait son choix.

La facture

Le veto israélien n’est pas un caprice, c’est un verdict. Sept griefs empilés : refus français d’autoriser le survol de son espace aérien par des cargos d’armes américains, pressions de Macron et de Jean-Noël Barrot pour empêcher une opération terrestre d’ampleur, reconnaissance de l’état de Palestine en 2025 qui a rompu le dialogue Macron-Netanyahou pendant près d’un an, arrêt des achats militaires israéliens à la France, exclusion du conseil de surveillance du cessez-le-feu où Paris détenait treize soldats. Un pays qui refuse depuis vingt ans de nommer terroriste l’organisation responsable de la mort de cinquante-huit de ses parachutistes ne peut pas revendiquer la neutralité du médiateur. Il ne la mérite pas.

L’amnésie est le ressort caché de la doctrine. Drakkar, 23 octobre 1983, 6 h 20 : un camion-suicide détruit l’immeuble des parachutistes français à Beyrouth, 58 morts. Vague d’attentats parisiens de 1985-1986 : 14 morts, plus de 300 blessés. L’enquête judiciaire française établit alors que la cellule Fouad Ali Saleh recevait ses explosifs et ses ordres de la direction du Hezbollah. Michel Seurat, sociologue enlevé à Beyrouth en 1985, mort en détention l’année suivante. La France n’a jamais tiré de conclusion juridique de ce passif. Elle a préféré le dialogue à la désignation, la médiation à la clarté, la gestion à la mémoire.

Paris brandit aujourd’hui la suspension de l’accord UE-Israël. Arme dérisoire : elle exige l’unanimité des 27. L’Allemagne ne la votera pas. La Hongrie non plus. La diplomatie française découvre qu’elle n’a plus de levier parce qu’elle a passé vingt ans à en lâcher un par un. La facture tombe maintenant.

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