L’affirmation. Le 31 mars 2026, le directeur général du ministère de la Défense israélien, Amir Baram, annonce l’arrêt de tous les contrats d’armement avec la France. Trois milliards de dollars de commandes domestiques ont été passés depuis janvier. En toile de fond : l’exclusion des entreprises israéliennes d’Eurosatory 2024 et du Bourget 2025, et un contrôle durci des licences d’exportation.
Le sous-texte. La France, deuxième exportateur mondial d’armements, vend des Rafale à l’Égypte, des canons Caesar à l’Arabie saoudite, des sous-marins à l’Inde. Mais elle boycotte Israël dans ses propres salons. Comme en 1967, quand de Gaulle imposa un embargo sur les armes à Israël qui engendra l’industrie de défense israélienne, Macron rejoue la même partition. Même posture. Même perdant.
Le 16 juin 2025, jour d’ouverture du Salon du Bourget, des cloisons noires apparaissent devant quatre stands. Elbit Systems, Rafael, Israel Aerospace Industries (IAI), Uvision. Montées dans la nuit. Le premier ministre François Bayrou justifie l’opération d’une phrase : « La France tenait à faire savoir que les armes offensives ne devaient pas être présentes à cette exposition. » Les entreprises israéliennes avaient pourtant reçu des assurances diplomatiques préalables. Elles découvrent les panneaux en arrivant. Boaz Levy, PDG d’IAI, compare la scène aux « jours sombres où les Juifs étaient séparés de la société européenne ». Amir Baram, lui, qualifie la décision d’« absolument antisémite ».
Le mot est fort mais la séquence, elle, est limpide.
Le marchand d’armes qui fait la morale
Le précédent remonte à un an. En juin 2024, le salon Eurosatory de Villepinte exclut 74 entreprises israéliennes. Justification officielle : « Les conditions ne sont plus réunies pour accueillir les sociétés israéliennes, dans le contexte où le Président appelle à l’arrêt des opérations à Rafah. » Un tribunal commercial de Paris annule l’interdiction le 17 juin.
Le motif retenu par le juge mérite d’être lu deux fois : discrimination illégale. L’état français, condamné par sa propre justice pour avoir discriminé les entreprises d’un pays allié. La cour d’appel confirme le jugement. Mais le salon est déjà entamé. Le mal est fait.
Le Bourget 2025 aggrave la fracture. Plus de tribunal cette fois. Des cloisons. Le signal envoyé à Israël ne souffre aucune ambiguïté : la France ne veut pas de ses entreprises de défense sur son sol.
Reste une question simple. La France fabrique-t-elle des armes pour les exposer dans des vitrines, ou pour les vendre ?
Les chiffres répondent d’eux-mêmes. Selon le Stockholm International Peace Research Institute (SIPRI), la France occupe le deuxième rang mondial des exportateurs d’armements sur la période 2021-2025, avec 9,2 % de part de marché. Paris vend des Rafale à l’Égypte d’al-Sissi, à l’Inde, à la Grèce, aux Émirats arabes unis. Des sous-marins Scorpène au Brésil. Des canons Caesar à l’Arabie saoudite de Mohammed ben Salmane. Certains de ces clients ne sont pas exactement des démocraties modèles. Aucun ne reçoit de leçon de morale. Aucun ne se voit exclu d’un salon.
« Si vous ne pouvez pas les battre technologiquement, vous les cachez. Il n’y a pas d’autre explication. »
Meshar Sasson, vice-président d’Elbit Systems, juin 2025
L’accusation de protectionnisme déguisé n’est pas fantaisiste. Israël est le sixième exportateur mondial d’armements, avec un record de 14,8 milliards de dollars en 2024. Plus de la moitié de ses exports vont vers l’Europe. La concurrence est frontale : drones, défense aérienne, munitions de précision. Exactement les segments où Dassault, Thales et MBDA cherchent des parts de marché. Exclure un concurrent de ses propres salons tout en invoquant la morale : le procédé a un nom dans le commerce international.
Car derrière la posture morale, il y a les chiffres. Et les chiffres sont accablants. Un rapport parlementaire de 2025 établit les commandes françaises à destination d’Israël à 27,1 millions d’euros, les livraisons à 16,1 millions, dont les deux tiers destinés à la réexportation vers des pays tiers. Le SIPRI ne recense aucune arme « majeure » française livrée à Israël depuis 1998. Uniquement des composants électroniques et des matières premières.
La France représente moins de 0,5 % des importations de défense israéliennes. Autrement dit : l’embargo que Paris brandit avec tant de solennité porte sur des montants que le budget de défense israélien ne remarquerait même pas. L’embargo est du théâtre. On boycotte un client qui n’achète rien.
De Gaulle, Macron : même posture, même perdant
L’histoire bégaie avec une précision troublante.
1957-1967 : la France, fournisseur stratégique d’Israël. Pendant une décennie, Paris est le principal partenaire militaire de l’état hébreu. Les Mirage III et V constituent l’épine dorsale de son armée de l’air. Le réacteur nucléaire de Dimona sort de terre grâce à l’expertise française. Douze vedettes lance-missiles Sa’ar 3 sont commandées aux chantiers CMN de Cherbourg. Puis vient juin 1967. Avant même le déclenchement de la guerre des Six Jours, de Gaulle impose un embargo. Cinquante Mirage déjà payés par Israël sont bloqués. En janvier 1969, l’embargo s’étend aux pièces détachées. Le 24 décembre 1969, cinq vedettes s’échappent de Cherbourg la nuit de Noël, grâce à une société-écran norvégienne montée par le Mossad. L’opération Noa entre dans la légende. La rupture avec la France pousse Israël dans les bras des États-Unis : les F-4 Phantom arrivent dès 1968.
La suite est connue. Privé de son fournisseur principal, Israël développe sa propre industrie de défense. IAI, Rafael, Elbit Systems naissent de cette rupture forcée. Soixante ans plus tard, le pays est devenu le sixième exportateur mondial. Le paradoxe est cruel : c’est l’embargo français de 1967 qui a engendré le concurrent que Paris cherche aujourd’hui à écarter de ses salons.
Macron rejoue la partition gaullienne. Le 5 octobre 2024, il appelle publiquement à « arrêter de livrer des armes pour combattre à Gaza ». Le geste se veut souverain, moral, historique. Il est surtout sans conséquence opérationnelle : la France ne livre quasiment rien. Le cadrage « complicité » porté par certaines ONG et médias s’effondre devant les chiffres. Amnesty International et Middle East Eye dénoncent des livraisons qui n’existent pas. La réalité est plus prosaïque : la France fait de la morale avec les armes qu’elle ne vend pas.
Le ministre de la Défense Israel Katz ne s’y trompe pas. Sa stratégie d’autonomie accélère : trois milliards de dollars de commandes redirigées vers l’industrie domestique depuis janvier 2026. Amir Baram met fin à tous les contrats avec la France. Pas par colère. Par calcul. Israël n’a pas besoin d’un fournisseur qui le traite en paria dans un système international à géométrie variable.
La France perd un partenaire technologique, un client symbolique et toute crédibilité dans sa posture d’arbitre. Israël, lui, ne perd rien : il a déjà remplacé Paris en 1967. En 2026, il recommence. On ne donne pas de leçons de morale quand on est le deuxième marchand de mort de la planète. Ou alors on les donne à tout le monde. Sinon, ce n’est pas de la morale. C’est du commerce, mal déguisé.



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