L’affirmation. Macron propose d’« articuler » la dissuasion nucléaire française avec des partenaires européens pour pallier le désengagement américain.
Le sous-texte. La France ne partage ni le bouton ni les armes. Elle propose une conversation sur l’ombre de son parapluie — suffisamment floue pour rassurer, trop vague pour protéger.
Le 13 février 2026, à la Conférence de Munich sur la sécurité, Emmanuel Macron a déclaré vouloir « articuler » la « doctrine nationale, garantie et contrôlée par la Constitution, avec des coopérations spéciales, des exercices communs, et des intérêts de sécurité communs avec certains pays-clés ». Le chancelier Friedrich Merz a révélé avoir « entamé des discussions confidentielles » avec l’Élysée. Varsovie s’est dite « très intéressée ». Copenhague a estimé que « tout doit être sur la table ».
L’enthousiasme médiatique a fait le reste. Sauf que Macron n’a jamais prononcé les mots « partage » ni « transfert ». Le ministre des Armées Sébastien Lecornu a précisé qu’il n’y aurait « jamais de partage, ni des armes, ni de la prise de décision ». Ce que la France propose, ce n’est pas un parapluie nucléaire européen. C’est une conversation sur l’ombre que ce parapluie pourrait projeter.
Dissuasion nucléaire : un rituel vieux d’un demi-siècle
L’idée n’est pas née à Munich. Chaque président français a prononcé sa version de l’offre nucléaire européenne. Giscard parlait de « dissuasion élargie ». Mitterrand, en 1992, de « doctrine européenne de dissuasion ». Chirac proposait un « espace stratégique commun » franco-allemand. Sarkozy étendait les « intérêts vitaux ». Le schéma est immuable : Paris ouvre la porte, Berlin hésite, le débat s’enlise sur la question de qui décide.
En 2015, François Hollande déclarait : « Qui pourrait croire qu’une agression mettant en danger la survie de l’Europe n’aurait aucune conséquence ? » La formule étendait implicitement la dissuasion sans rien concéder de la souveraineté décisionnelle. L’ambiguïté érigée en doctrine — ce que Macron poursuit aujourd’hui à Munich.
La nouveauté de 2025-2026 : pour la première fois depuis 1992, un chancelier allemand répond positivement. Merz accepte de discuter sans exiger la codécision. Mais ce qui a changé, ce n’est ni la doctrine française ni la volonté allemande. C’est le comportement américain.
Le déclencheur américain
En janvier 2026, Washington a retiré 200 personnels des structures de l’OTAN. Le secrétaire à la Défense Pete Hegseth a demandé aux Européens de « prendre en charge la sécurité conventionnelle ». Le conseiller Elbridge Colby a précisé à Munich que les États-Unis ne retiraient pas leur parapluie nucléaire mais réorientaient leurs capacités vers l’Indo-Pacifique. Le parapluie américain reste ouvert, mais celui qui le tient regarde ailleurs. C’est dans ce vide que Macron s’engouffre — en proposant non pas un parapluie de remplacement, mais l’ombre du sien.

Qui paie, qui meurt ?
Le paradoxe allemand résume l’impasse. Berlin veut bénéficier de la dissuasion nucléaire française mais refuse les eurobonds de défense. Le ministre allemand des Affaires étrangères Johann Wadephul a jugé les dépenses françaises « insuffisantes », appelant Paris à « faire des économies dans le social ». L’Allemagne veut la protection sans en payer le prix — la logique du passager clandestin appliquée à l’arme absolue.
« Tout adversaire menaçant les intérêts vitaux du Royaume-Uni ou de la France pourrait être confronté à la puissance des forces nucléaires des deux nations. »
— Déclaration conjointe franco-britannique, sommet de Londres, 10 juillet 2025
Paris et Londres reconnaissent désormais que leurs dissuasions « indépendantes » peuvent être « coordonnées ». Mais coordonner n’est pas fusionner. Et cette coordination ne crée aucune garantie automatique pour les vingt-cinq autres membres de l’Union européenne.
Au-delà du financement, c’est la crédibilité même de l’offre qui pose problème. La dissuasion nucléaire repose sur une promesse de mort : elle ne fonctionne que si l’adversaire croit que le détenteur est prêt à s’en servir. Or plus on élargit le périmètre de l’ombre, plus elle pâlit. La Russie sait que la France emploierait l’arme nucléaire si son territoire était menacé d’invasion. Mais Moscou croit-il qu’un président français, endetté à 114 % du PIB, appuierait sur le bouton pour défendre Tallinn ?
Le droit confirme cette fragilité. La Constitution réserve au seul président la décision d’engagement nucléaire. Le Traité sur la non-prolifération interdit tout transfert d’armes ou de contrôle à un tiers. L’article 42.7 du traité sur l’Union européenne — la clause de défense mutuelle — ne mentionne pas le nucléaire. Une « européanisation » sans transfert de souveraineté est juridiquement praticable, mais n’offre aucune garantie automatique.
La vraie question n’est pas « qui appuie sur le bouton ». Elle est « pour qui accepte-t-on de mourir ». Et cette question n’a pas de réponse européenne — seulement des réponses nationales, forgées dans l’histoire et l’identité d’un peuple. De Gaulle l’avait compris en 1960. Soixante-six ans plus tard, Macron ne propose pas de le contredire. Il propose de discuter, à vingt-sept, de l’ombre que la dissuasion nucléaire française projette sur le continent. Une ombre, par définition, ne protège de rien.


