L’affirmation. L’Europe oppose un refus « responsable » à l’aventurisme militaire américain en Iran, défendant la désescalade et le droit international.
Le sous-texte. L’Europe n’a pas choisi la paix. Elle a choisi l’impuissance, et l’a rebaptisée sagesse. En refusant de sécuriser le détroit d’Ormuz dont elle dépend vitalement, elle ne fait pas preuve de retenue mais d’incapacité devenue doctrine.
Le 16 mars 2026, les ministres des Affaires étrangères européens opposent un refus catégorique à l’ultimatum de Donald Trump : non, l’Europe n’enverra pas de navires dans le détroit d’Ormuz. Unanimité parfaite. Consensus immédiat. Pas une voix discordante. L’Europe sait encore se mettre d’accord, à condition qu’il s’agisse de ne rien faire.
Trois jours plus tard, une déclaration conjointe de la France, du Royaume-Uni, de l’Allemagne, de l’Italie, des Pays-Bas et du Japon annonce qu’ils sont « prêts à contribuer » à la sécurisation d’Ormuz, après l’arrêt des combats. Le texte ne fournissait aucun détail sur la manière dont ils pourraient garantir la sécurité, ni sur l’ampleur des ressources. L’Europe promet d’éteindre l’incendie une fois qu’il se sera éteint tout seul.
Le syndrome de Vénus, ou l’impuissance comme identité
En 2003, le politologue américain Robert Kagan publiait Of Paradise and Power et posait un diagnostic brutal : « Les Américains viennent de Mars et les Européens de Vénus. » Sa thèse centrale tenait en une phrase : « La puissance américaine a rendu possible pour l’Europe de croire que la puissance n’était plus importante. » Vingt-trois ans plus tard, la crise iranienne lui donne raison avec une précision cruelle.
Le syndrome de Vénus ne désigne pas le pacifisme. Il désigne le moment où un acteur confond son incapacité d’agir avec un refus moral d’agir. L’Europe n’a pas les moyens de sécuriser le détroit d’Ormuz seule. Mais elle présente cette impuissance comme un choix éthique supérieur.
Kaja Kallas, haute représentante de l’UE pour les Affaires étrangères, a résumé la doctrine continentale en quelques mots : « Cette guerre n’est pas la guerre de l’Europe. » Pourtant, selon la CNUCED, le Brent a bondi de 35%. Le TTF gaz européen de 75%. L’Europe importe 58% de son énergie. Les missiles iraniens Shahab-3 et Khorramshahr, d’une portée de 2 000 à 3 000 kilomètres, peuvent frapper le territoire européen.
Chypre, état membre de l’UE, a déjà été touchée par des frappes iraniennes sur les bases britanniques. La France dispose d’un peu plus de deux mois de réserves pétrolières. Cette guerre n’est pas celle de l’Europe ? L’Europe est en train de la perdre sans même y participer.
Le détroit d’Ormuz abandonné : une armée de communiqués face à une mer de missiles
Le décalage entre la rhétorique et les capacités est éloquent. Les dépenses de défense de l’UE atteignent 343 milliards d’euros en 2024, en hausse de 19%. Impressionnant sur le papier. Les États-Unis dépensent 845 milliards, soit 2,5 fois plus que les Vingt-Sept réunis. L’écart est structurel, pas conjoncturel.
La mission EMASOH Agenor illustre le syndrome à la perfection. Lancée par la France en janvier 2020, cette opération européenne de surveillance maritime avait pour mission d’escorter les navires commerciaux dans le détroit d’Ormuz, de collecter du renseignement sur les mouvements navals iraniens et de garantir la liberté de navigation, le tout indépendamment du dispositif américain.
En quatre ans, ses frégates et avions de patrouille ont accompagné 291 navires marchands et accumulé 1 320 jours de mer. Elle a été mise en sommeil le 26 juin 2024, faute de relève. À la fin, il restait une frégate belge, un avion de patrouille maritime français et un drone italien. L’Europe avait déjà abandonné Ormuz avant que la crise n’éclate.
Emmanuel Macron a déployé huit frégates, deux porte-hélicoptères et le groupe aéronaval du Charles de Gaulle en Méditerranée orientale, en « posture strictement défensive ». Mais l’équation capacitaire est sans appel : ce déploiement a nécessité le retrait d’une mission de dissuasion en Baltique face à la Russie. L’Europe n’a pas assez de navires pour être présente sur deux théâtres à la fois.
La Boussole stratégique de l’UE prévoit une capacité de déploiement rapide de 5 000 hommes, contre les 60 000 évoqués en 2001. En vingt-cinq ans, l’ambition a été divisée par douze. Quant à l’objectif OTAN de 5% du PIB pour la défense, adopté en juin 2025, son horizon est fixé à 2035. L’Europe réarme comme elle fait tout : en prenant rendez-vous pour la décennie suivante.

L’Europe plus proche de Téhéran que de Washington
Sur le papier, l’Europe et l’Iran dénoncent les mêmes choses : l’unilatéralisme américain, des objectifs de guerre « flous », l’absence de mandat onusien. L’Europe refuse de participer aux frappes. L’Iran demandait que personne n’y participe. Jusque-là, la convergence est troublante.
Mais l’Europe va plus loin que Téhéran. Elle exige un cessez-le-feu immédiat. Or Mohammad Bagher Ghalibaf, président du Parlement iranien, a déclaré : « Nous ne cherchons absolument pas de cessez-le-feu. » L’Europe réclame la fin des hostilités avec plus d’insistance que le pays bombardé lui-même. C’est l’illustration du pacifisme européen poussé jusqu’à l’absurde.
« Cette guerre n’est pas la guerre de l’Europe. »
— Kaja Kallas, haute représentante de l’UE pour les Affaires étrangères, mars 2026
Cette phrase mérite d’être retournée. L’Europe a cosigné le JCPOA en 2015. Elle a créé INSTEX (Instrument de soutien aux échanges commerciaux) en 2019 pour permettre à ses entreprises de commercer avec l’Iran en contournant les sanctions américaines. Macron a proposé une ligne de crédit de 15 milliards d’euros à Téhéran la même année. L’Europe a investi politiquement et économiquement dans la relation avec le régime iranien, une théocratie qui pend les homosexuels, voile les femmes de force et tire sur ses manifestants. En septembre 2022, la répression du mouvement Mahsa Amini a fait 551 morts. Cette guerre n’est pas celle de l’Europe ? L’Europe a passé dix ans à négocier avec le régime qui l’a déclenchée.
Irak, 2003. Face à l’intervention américaine, l’Europe s’était déjà divisée selon la même ligne de fracture : même rhétorique du droit international, même invocation de la légitimité onusienne, même impuissance opérationnelle. Huit états avaient alors soutenu Washington. En 2026, l’unanimité du refus est totale. En vingt-trois ans, l’Europe n’a pas gagné en puissance. Elle a gagné en cohérence dans l’impuissance.
Le spectateur qui commente le match
Désescalade. Le mot revient dans chaque capitale européenne comme un mantra. Macron propose un « cadre onusien ». Keir Starmer, le premier ministre britannique, déclare ne pas « croire au changement de régime depuis les airs ». L’Europe se présente en médiateur responsable. Mais un médiateur sans levier est un spectateur qui commente le match depuis les tribunes. Trump a clos le débat d’une phrase : « Je n’ai plus besoin d’aide. »
Macron a résumé la position française par une formule ciselée : « L’histoire ne pleure jamais les bourreaux de leur peuple. » Exact. Mais l’histoire ne pleure pas non plus ceux qui regardent les bourreaux agir en rédigeant des communiqués.
Churchill disait à Chamberlain après Munich : « Vous avez choisi le déshonneur, et vous aurez la guerre. » L’Europe de 2026 a choisi l’impuissance. Après avoir confié la clé de sa prospérité au détroit d’Ormuz, un passage de 33 kilomètres de large, elle a décidé que le défendre n’était pas son problème.
Robert Kagan écrivait que « l’UE a émergé avec l’encouragement américain et sous son manteau ». En mars 2026, le manteau se retire et l’Europe est nue. Vénus ne choisit pas la paix. Vénus est désarmée, et elle appelle ça de la vertu. Elle devrait l’appeler petite vertu.


