La donnée. La population chrétienne du Moyen-Orient est passée de 95 % avant les conquêtes islamiques du 7e siècle à 4,2 % en 2020, selon le Gordon-Conwell Theological Seminary. En Irak, en Syrie et dans les territoires palestiniens, le déclin dépasse 87 %.
Ce qu’elle révèle. Le berceau historique de la chrétienté vit une extinction démographique quasi totale. Un seul pays fait exception : Israël, où la communauté chrétienne croît de 0,7 % par an et affiche les meilleurs indicateurs socio-économiques de la région.
Les chiffres racontent une histoire que les discours géopolitiques occultent souvent. Le Moyen-Orient n’est pas seulement le berceau de l’Islam. Il est d’abord celui de la chrétienté, et la quasi-disparition de cette présence millénaire constitue l’un des basculements démographiques les plus massifs de l’histoire humaine.
15 millions de chrétiens : le Moyen-Orient avant l’Islam
Selon le Middle East Forum, la région comptait plus de 15 millions de chrétiens à la veille des conquêtes islamiques du 7e siècle, soit environ 95 % des quelque 16 millions d’habitants du Proche-Orient, quand la péninsule arabique, berceau de l’Islam, n’en comptait qu’un million (Carnegie Endowment). Un siècle après l’arrivée de l’Islam, les chrétiens représentaient encore 94 % de la population. La conversion ne fut pas brutale, elle fut progressive, structurelle et économiquement contrainte.
Le mécanisme central s’appelle la dhimmitude. Les chrétiens et les juifs, désignés comme « gens du Livre », bénéficiaient d’une protection conditionnelle en échange du paiement de la jizya, un impôt spécifique, et du respect du Pacte d’Omar, qui imposait des restrictions vestimentaires, architecturales et sociales. L’interdiction de construire de nouvelles églises, l’obligation de porter des signes distinctifs, l’interdiction de témoigner contre un musulman en justice : ces contraintes rendaient la conversion économiquement et socialement rationnelle.
Le basculement démographique prit cinq siècles. Selon des travaux publiés par l’Université d’Oxford, au moment de la première croisade, vers 1100, chrétiens et musulmans étaient à parité numérique dans la région. Au 12e siècle, la Syrie-Palestine franchit le seuil de majorité musulmane. Ce processus n’a rien d’une persécution violente ponctuelle : c’est une érosion systémique par la pression institutionnelle, juridique et fiscale.
« À la veille des conquêtes musulmanes, le Proche-Orient comptait plus de 15 millions de chrétiens : 9,1 millions en Irak, 4 millions en Syrie et 2,5 millions en Égypte. »
Middle East Forum
De 95 % au 7e siècle à environ 50 % au 12e siècle, la courbe n’a cessé de descendre. Au début du 20e siècle, les chrétiens ne représentaient plus que 13,6 % de la population régionale selon le Gordon-Conwell Theological Seminary. Le 20e siècle allait accélérer encore ce déclin.
De 13,6 % à 4 % : un siècle d’effondrement pays par pays
Le tableau ci-dessous révèle l’ampleur de la disparition. Les données, compilées à partir de sources institutionnelles, du Philos Project et du Carnegie Endowment, montrent un effondrement généralisé sur l’ensemble de la région, sans exception.
| Pays | Part chrétienne (avant) | Part chrétienne (2024) | Variation |
|---|---|---|---|
| Turquie | 19-25 % (1914) | 0,03 % | -99,8 % |
| Liban | 77,5 % (1910) | 32 % | -45 pts |
| Irak | 10 % (1950s) | <1,5 % | -90 % |
| Syrie | 15,6 % (1910) | 2 % | -87 % |
| Palestine | 11 % (1922) | 1 % | -90 % |
| Bethléem | 86 % (1950) | 10 % | -76 pts |
| Gaza | ~5 000 (pré-Hamas) | <600 | -88 % |
| Jordanie | 5,8 % (1910) | 2,1 % | -3,7 pts |
| Égypte | 8-10 % | 8-10 % (9-10 M) | Stable |
| Moyen-Orient total | 13,6 % (1910) | 4,2 % (2020) | -9,4 pts |
Sources : Gordon-Conwell Theological Seminary, Philos Project, Carnegie Endowment, Israel CBS
La Turquie illustre le cas le plus extrême. Passée de 19 à 25 % de chrétiens en 1914 à 0,03 % aujourd’hui, elle a connu un effondrement de 99,8 %, largement imputable au génocide arménien, aux échanges de populations gréco-turcs de 1923 et aux politiques d’homogénéisation nationale. En Irak, les 1,2 million de chrétiens qui vivaient dans le pays en 2003 ne sont plus que 300 000 en 2024, soit une chute de 75 % en deux décennies, accélérée par l’invasion américaine puis par Daech.
Le cas de Bethléem est particulièrement éclairant. La ville natale du Christ était à 86 % chrétienne en 1950. Elle ne l’est plus qu’à 10 % en 2024. Ce déclin de 76 points s’est produit majoritairement après 1994, date du transfert de la ville sous l’autorité de l’Autorité palestinienne, et non sous contrôle israélien. Le Bishop Alexios de Gaza déclarait en 2016 que les « chrétiens qui se sont convertis à l’Islam l’ont fait sous la menace et la violence ».
L’Égypte constitue un cas à part : les 9 à 10 millions de Coptes forment la plus grande communauté chrétienne de la région, et leur proportion dans la population est restée stable. Mais cette stabilité numérique masque une réalité de persécution : loi discriminatoire sur la construction d’églises, conversions forcées documentées, violence communautaire régulièrement tolérée par les autorités. L’Égypte figure d’ailleurs au 44e rang de l’Open Doors World Watch List 2026.
Le Liban, seul pays arabe à avoir eu un président chrétien inscrit dans la constitution, mérite une nuance importante. Son déclin de 77,5 % à 32 % ne s’explique pas uniquement par l’islamisation : l’émigration économique massive, le différentiel de taux de natalité entre communautés et la guerre civile (1975-1990) ont joué un rôle déterminant.
Israël, l’exception : +0,7 % par an
Dans ce paysage de disparition généralisée, un seul pays de la région enregistre une croissance de sa population chrétienne : Israël. Selon l’Israel Central Bureau of Statistics (CBS, 2025), 184 200 chrétiens vivent dans le pays, dont 78,7 % d’Arabes chrétiens et 21,3 % de non-Arabes. La communauté croît de 0,7 % par an.
Les indicateurs socio-économiques sont plus révélateurs encore que la simple croissance démographique. Les Arabes chrétiens d’Israël affichent un taux de diplômés universitaires de 55 %, supérieur à celui de la population juive (50 %), des Druzes (45 %) et des musulmans (35 %), selon le CBS 2023. Leur taux de réussite au baccalauréat atteint 83,8 % en 2021, le plus élevé de tous les secteurs, devant les 70,6 % du secteur juif. Le taux de chômage des chrétiens arabes s’établit à 4,9 %, le plus bas de tous les groupes ethno-religieux, inférieur aux 6,5 % de la population juive. Un chiffre illustre la dynamique : 87 % des Arabes israéliens travaillant dans la high-tech ont été éduqués dans des écoles chrétiennes.
La liberté de culte est inscrite dans la Déclaration d’Indépendance de 1948. Les chrétiens disposent de représentants à la Knesset, de juges et d’officiers militaires de haut rang. La construction d’églises est libre, contrairement à l’Égypte où une loi discriminatoire l’encadre strictement, ou aux territoires palestiniens où elle est quasi impossible.
Classement mondial de la persécution des chrétiens (Open Doors 2026)
Yémen 3e, Syrie 6e, Libye 9e, Iran 10e, Arabie Saoudite 13e, Irak 18e, Égypte 44e sur la World Watch List
Seul pays de la région absent de la World Watch List. Croissance chrétienne de +0,7 %/an, meilleurs indicateurs éducatifs de tous les groupes
L’honnêteté impose cependant de documenter les problèmes. Le Rossing Center a recensé 111 incidents antichrétiens en Israël en 2024, en hausse par rapport aux 89 cas de 2023. Parmi eux : 47 agressions physiques, 35 attaques de propriétés ou d’églises, 13 cas de harcèlement. Les auteurs sont principalement de jeunes ultra-orthodoxes extrémistes issus de groupes marginaux.
La réponse de l’État distingue ces incidents d’une persécution systémique. En 2023, 21 suspects ont été arrêtés et 16 enquêtes conduites (US State Department). Une équipe d’investigation spéciale a été créée à Jérusalem, et les plus hautes autorités — du commandant de district au président Herzog — ont publiquement condamné ces actes et réaffirmé la protection de la liberté de culte.
Des critiques légitimes subsistent : le nombre d’inculpations reste faible malgré les arrestations, la lenteur judiciaire est documentée et les temps de réponse policière sont parfois insuffisants. Mais l’écart avec la situation des pays voisins reste structurel : il s’agit de dérives individuelles que l’État réprime, pas d’une politique institutionnelle de persécution.
« La démographie ne ment pas. Nous assistons à un déclin de 80 à 90 % de la population chrétienne dans les grandes villes. »
Lt. Col. Maurice Hirsch, Jerusalem Center for Foreign Affairs
De 95 % à 4,2 % en quatorze siècles, la trajectoire des chrétiens au Moyen-Orient est celle d’une disparition que les chiffres rendent irréfutable. Le phénomène n’est ni récent ni limité à quelques pays : il est régional, structurel et continu. Génocides, dhimmitude, guerres civiles, djihadisme, pression sociale, les mécanismes varient selon les époques et les pays, mais le résultat converge partout vers le même point.
L’exception israélienne, mesurable par chaque indicateur disponible, n’efface pas les 111 incidents de 2024. Mais elle pose une question que les données imposent : pourquoi le seul pays non musulman de la région est-il aussi le seul où la population chrétienne croît, prospère et accède aux plus hauts niveaux d’éducation et d’emploi ? Les chiffres ne répondent pas à cette question. Ils la posent.
Le paradoxe médiatique est saisissant. Les 111 incidents antichrétiens en Israël font l’objet de rapports détaillés du Département d’État américain, de condamnations publiques au plus haut niveau et d’une couverture internationale minutieuse. Dans le même temps, la disparition de communautés chrétiennes millénaires en Irak, en Syrie ou dans les territoires palestiniens ne suscite qu’un silence gêné. La population chrétienne de Bethléem chute de 76 % sous administration palestinienne : le monde regarde ailleurs. Cette asymétrie dit quelque chose de la grille de lecture appliquée à Israël — et de celle qu’on refuse d’appliquer à ses voisins.
Méthodologie
Les données historiques pré-islamiques proviennent du Middle East Forum et de travaux publiés par l’Université d’Oxford. Les chiffres démographiques modernes sont issus du Gordon-Conwell Theological Seminary (Status of Global Christianity, 2020), du Philos Project et du Carnegie Endowment for International Peace. Les données sur Israël proviennent de l’Israel Central Bureau of Statistics (CBS, 2021-2025). Le classement de persécution utilise la World Watch List 2026 d’Open Doors International. Les incidents antichrétiens en Israël sont documentés par le Rossing Center (2023-2024) et le US State Department (International Religious Freedom Report). Les variations en « points » désignent des points de pourcentage, les variations en « % » désignent des proportions relatives. Le cas libanais intègre des facteurs multicausaux (émigration, natalité, guerre civile) pour éviter toute attribution simpliste. Les données sur Gaza postérieures à octobre 2023 sont des estimations en raison de l’impossibilité de vérification indépendante sur le terrain.


