L’affirmation. BFM TV couvre la guerre en Iran avec professionnalisme et pluralité : dissidents iraniens invités, attentat Bank of America traité en rubrique terrorisme, victimes des deux camps comptabilisées.
Le sous-texte. Derrière cette façade irréprochable, le cadrage de fond distribue les rôles avant même la première ligne : l’Iran « riposte », les USA « attaquent ». Les voix qui doutent de l’opération dominent, les sondages de désapprobation sont martelés sans contrepoint, et la justification stratégique des frappes n’apparaît jamais en titre. BFM TV ne ment pas. Elle insinue.
Nous avons analysé la couverture du Figaro la semaine dernière. Le constat était sans appel : lexique pro-iranien, voix dissidentes absentes, attentat Bank of America classé en faits-divers. BFM TV fait-elle mieux ? Oui. Fait-elle bien ? C’est une autre question.
La première chaîne d’information de France a consacré des dizaines d’articles, de lives et d’éditions spéciales à la guerre en Iran depuis le 28 février. Un volume considérable. Mais le volume ne garantit pas l’équilibre. Il peut même le rendre invisible.
Offensive contre riposte : le lexique qui distribue les rôles
Ouvrez bfmtv.com n’importe quel jour de mars. Le cadre narratif est posé dès les titres : « offensive américano-israélienne ». L’expression revient comme un métronome dans chaque live, chaque article, chaque titre. Ce sont les USA et Israël qui « lancent des bombardements massifs », qui « frappent le site nucléaire de Natanz », qui mènent une « offensive ». L’Iran, lui, « riposte ». Il « répond ». Il exerce des « représailles ».
Un titre du 22 mars condense toute la mécanique : « Dimona : une réponse de l’Iran à la frappe israélo-américaine sur le site nucléaire de Natanz ». Le mot « réponse » fait tout le travail. Il naturalise l’action iranienne comme réactive, défensive, proportionnée. L’Iran ne bombarde pas une installation nucléaire israélienne. Il répond. Comme on répond à une gifle.
L’objection vient immédiatement : « offensive américano-israélienne » est factuellement correct, ce sont bien les USA et Israël qui ont frappé en premier le 28 février. C’est vrai. Mais le lexique n’est jamais neutre. Quand BFM TV titre « Israël sous les bombes iraniennes » ou « Un missile iranien frappe Israël », l’Iran redevient sujet actif et agresseur. La chaîne sait écrire autrement. Elle choisit de ne le faire qu’épisodiquement.
Les voix du doute
Le déséquilibre des voix est le mécanisme le plus efficace. Sur bfmtv.com, les politiques français qui s’expriment sur le conflit forment une coalition improbable contre l’intervention.
« Cette guerre est absolument et totalement illégale. »
— Jean-Luc Mélenchon, BFM TV, 7 mars 2026
Mélenchon qualifie la guerre d’« illégale ». Jordan Bardella, président du Rassemblement national, « déplore l’interventionnisme de Donald Trump » et préfère que « le régime tombe de l’intérieur ». Jean-Yves Le Drian, ancien ministre des Affaires étrangères, dénonce « l’impréparation de l’intervention américaine ». En face, Éric Ciotti soutient l’opération. Quasi seul.
BFM TV rétorquera que ces voix reflètent l’opinion française. C’est partiellement vrai : 56% des Français jugent l’offensive « une mauvaise chose » selon le propre sondage de la chaîne. Mais le journalisme ne consiste pas à amplifier la majorité. Il consiste à informer. Et informer sur une guerre contre une théocratie qui poursuit un programme nucléaire clandestin, qui finance le Hezbollah, le Hamas et les Houthis, qui a tué Mahsa Amini, une étudiante de vingt-deux ans arrêtée pour un voile mal ajusté, et des centaines d’autres femmes, exige de poser la question que Mélenchon, Bardella et Le Drian évitent soigneusement : quelle est l’alternative ?
Les sondages de désapprobation complètent le dispositif. « 59% des Américains désapprouvent les frappes » (sondage CNN). « Près d’un Français sur deux estime que l’offensive est une mauvaise chose ». Ces chiffres sont mis en avant sans contrepoint. Aucun sondage montrant le soutien à l’opération n’a été identifié dans la couverture de bfmtv.com. L’opinion défavorable est un fait. L’absence d’opinion favorable dans le traitement est un choix.

Trump, personnage principal
BFM TV a un podcast dédié : « Le monde selon Trump ». Le titre dit tout. Le conflit n’est pas « Les USA et Israël contre le programme nucléaire iranien ». C’est « le monde selon Trump ». La personnalisation est une arme de délégitimation redoutable.
Les titres de bfmtv.com amplifient systématiquement les déclarations les plus grotesques du président américain : « Juste pour s’amuser : Trump assure que les USA pourraient frapper encore quelques fois l’île de Kharg ». « Trump estime avoir fait le travail pour le monde entier contre le pire pays ». Le lecteur ne retient pas la justification stratégique. Il retient la bouffonnerie.
Le mécanisme est connu. En réduisant une opération géostratégique à la lubie d’un seul homme, on la prive de sa légitimité structurelle. Si Trump est un clown, alors sa guerre est un cirque. Peu importe que l’Iran poursuive un programme nucléaire qui menace tout le Moyen-Orient. Peu importe que le Hezbollah et le Hamas aient été financés depuis Téhéran pendant des décennies. La personnalisation absorbe tout. Le titre « Les régimes ne tombent pas sous les bombardements aériens : Trump dit que la guerre va bientôt se terminer mais peut-on vraiment y croire ? » en est l’illustration parfaite : on ne questionne pas la guerre, on questionne Trump. Le doute change de cible, mais l’effet est le même.
En 1991, la couverture médiatique française de la guerre du Golfe avait déjà révélé ce mécanisme. Les médias français avaient largement relayé les doutes sur « la guerre de Bush » et amplifié les voix pacifistes, avant que la libération du Koweït ne fasse basculer l’opinion. Trente-cinq ans plus tard, le réflexe est intact : quand l’Amérique fait la guerre, la France doute d’abord et réfléchit ensuite.
Ce que BFM TV fait mieux, et pourquoi ça ne suffit pas
Soyons honnêtes : BFM TV fait mieux que Le Figaro sur tous les points de notre grille. Les dissidents iraniens existent sur bfmtv.com. Un long format raconte « la sanglante histoire de l’Iran avec la répression des mouvements de contestation », citant Ahmed Benchemsi de Human Rights Watch (HRW). Un article titre « Une frénésie d’exécutions : le régime iranien intensifie la répression contre sa population ». Un autre, crucial, donne la parole aux Iraniens exilés en France : « Il faut aller au bout, les faire tomber. » Des Iraniens favorables aux frappes. Sur BFM TV. C’est un garde-fou que Le Figaro n’avait pas.
L’attentat déjoué contre la Bank of America le 28 mars est traité en rubrique « Terrorisme », pas en faits-divers. Le lien avec l’Iran est explicite dès le premier jour. Laurent Nuñez, ministre de l’Intérieur, affirme « un lien très direct » avec les services iraniens. Le Parquet national antiterroriste (PNAT) est saisi. BFM TV publie une investigation sur le groupe « Ashab al-Yamin » et les menaces préalables. C’est du journalisme solide.
Le problème est ailleurs. Ces garde-fous existent, mais ils sont noyés dans la hiérarchie de l’information. Les articles sur les dissidents sont des articles de fond, enfouis dans les archives. Les interviews d’Iraniens favorables aux frappes sont des papiers magazine, pas des bandeaux d’alerte. La justification stratégique des frappes, empêcher une théocratie de se doter de l’arme atomique, n’apparaît jamais en titre principal. Elle est reléguée dans le corps des articles, invisible face au lexique victimaire qui domine les lives.
C’est la mécanique du doute fabriqué. BFM TV ne ment pas. Elle ne censure pas. Elle hiérarchise. Et la hiérarchie fait le cadrage. Quand « offensive américano-israélienne » est en titre et « programme nucléaire iranien » est au paragraphe 12, le lecteur retient le titre. Quand Mélenchon est en vidéo et Ciotti est en une ligne, le téléspectateur retient Mélenchon. Quand le sondage de désapprobation est en bandeau et l’article sur les dissidents est en page 16, l’opinion se forme sur le bandeau.
Le Figaro prenait le parti de l’Iran. BFM TV prend le parti du doute. Le résultat, pour Téhéran, est le même. Une opinion publique qui doute de la légitimité des frappes, c’est une opinion publique qui acceptera un cessez-le-feu bâclé au premier revers, laissant le programme nucléaire intact et Téhéran renforcé.
Téhéran n’a pas besoin que BFM TV prenne son parti. Il lui suffit que BFM TV empêche le nôtre de se former.

