Les faits. Un rapport commandé par le PDG d’EDF Bernard Fontana fin 2025 documente le vieillissement prématuré des 57 réacteurs nucléaires français, soumis à une modulation croissante pour compenser l’intermittence des énergies renouvelables. Prévu pour décembre 2025, le document n’a toujours pas été rendu public en février 2026. Le syndicat CFE Énergies accuse le gouvernement de bloquer sa publication.
L’idée implicite. Le nucléaire serait un problème en soi, une technologie vieillissante qu’il faut progressivement remplacer par les énergies renouvelables.
Notre décryptage. Le parc nucléaire français ne vieillit pas tout seul. On le fait vieillir. En le forçant à moduler 30 TWh par an pour laisser la priorité à l’éolien et au solaire, on transforme une infrastructure conçue pour la stabilité en variable d’ajustement d’un système électrique désordonné. Le gouvernement ne cache pas un scandale nucléaire. Il cache les conséquences de sa propre politique énergétique.
Bernard Fontana est arrivé à la tête d’EDF en mai 2025. Moins de six mois plus tard, il commandait un rapport interne sur un sujet que ses prédécesseurs avaient soigneusement évité de documenter : que se passe-t-il réellement quand on force des réacteurs nucléaires, conçus pour fonctionner en base à puissance constante, à monter et descendre en permanence au gré du vent et du soleil ?
La réponse, visiblement, dérange. Le rapport devait être publié en décembre 2025. Nous sommes en février 2026 et le document reste introuvable. Le 11 décembre, puis le 23, le premier syndicat d’EDF, CFE Énergies, a adressé des lettres au Premier ministre et au ministre de l’Économie pour dénoncer un blocage politique. À Berne, mi-janvier, Fontana lui-même a concédé que la publication pourrait prendre « des semaines ». Le bras de fer serait aussi interne : Cédric Lewandowski, directeur du parc nucléaire, serait favorable à la transparence. Fontana, lui, freine.
Trente milliards de kilowattheures sacrifiés à l’intermittence
Le cœur du problème est technique, mais ses causes sont politiques. En 2024, le parc nucléaire français a modulé sa production de 30 TWh. Trente milliards de kilowattheures de capacité non utilisée, ou produite en décalage, pour une raison simple : laisser passer en priorité l’électricité éolienne et solaire sur le réseau. Ce chiffre pourrait atteindre 50 TWh dans les années à venir.
Pour un réacteur nucléaire, moduler n’est pas anodin. Les variations de puissance provoquent ce que les ingénieurs appellent l’interaction pastille-gaine, des contraintes mécaniques sur les gaines du combustible qui augmentent le risque de fissures. Les composants critiques, tubes-guides, mécanismes de contrôle, soudures, subissent une usure accélérée. Les circuits primaires voient leur teneur en oxygène fluctuer, un phénomène que certains experts relient à la crise de corrosion sous contrainte qui a frappé 16 réacteurs entre 2021 et 2023, immobilisant cinq d’entre eux pendant seize à vingt-deux mois.
Le président de l’ASNR, Pierre-Marie Abadie, a lui-même reconnu que la hausse de fréquence de la modulation constituait un « sujet de vigilance », demandant une « objectivation technique ». C’est précisément ce que le rapport Fontana était censé fournir. Et c’est précisément ce qu’on nous refuse.
Le précédent allemand. L’Allemagne a choisi une autre voie : sortir du nucléaire. Le bilan, chiffré en 2025, est vertigineux. Le coût total de l’Energiewende atteint 696 milliards d’euros, dont 310 milliards de subventions aux renouvelables. Le maintien du parc nucléaire aurait permis d’économiser entre 332 et 600 milliards d’euros. Les émissions de CO2 n’ont baissé que de 25 %, contre 73 % possibles avec le nucléaire. La France n’a pas quitté le nucléaire, mais elle le soumet au même dogme de priorité renouvelable, avec les mêmes mécanismes de dégradation économique.
Cent milliards d’euros et un silence organisé
Les chiffres de la maintenance nucléaire française racontent une histoire que le gouvernement préfère ne pas entendre. Le grand carénage, programme de prolongation des réacteurs au-delà de quarante ans, est estimé par EDF à 55 milliards d’euros. La Cour des comptes, dans son rapport de novembre 2025, avance le chiffre de 100 milliards. Les coûts de maintenance annuels ont déjà bondi de 28 % par rapport à la période 2006-2014, atteignant 6 milliards d’euros par an. Et ces chiffres ne prennent pas en compte la sur-sollicitation liée à la modulation.
L’EPR de Flamanville illustre la dérive : de 3,2 milliards initiaux à 23,7 milliards, un facteur 7,4, pour un retard de douze ans et une rentabilité estimée à moins de 2 %. Les six EPR2 prévus sont budgétés à 67,4 milliards d’euros en valeur 2020, un chiffre que personne ne prend au sérieux. UFC-Que Choisir estime l’ensemble des investissements nucléaires à 460 milliards d’euros d’ici 2040.
« La prolongation des réacteurs existants reste avantageuse et compétitive à 51 euros par mégawattheure. »
Cour des comptes, rapport de novembre 2025
Ce constat de la Cour des comptes est juste, mais il repose sur un présupposé que le rapport Fontana pourrait invalider. Le coût de 51 euros par mégawattheure suppose une exploitation en base, stable, prévisible. Pas une exploitation en dents de scie dictée par la météo. Chaque cycle de modulation supplémentaire accélère l’usure des composants, allonge les arrêts de maintenance, retarde les redémarrages de plusieurs heures. Le coût réel du mégawattheure nucléaire modulé n’a jamais été publiquement calculé. C’est peut-être exactement ce que contient le rapport bloqué.
La PPE3, la programmation pluriannuelle de l’énergie, était attendue depuis 2023. Le ministre Lecornu promet la signature du décret d’ici le 22 février 2026. Elle devrait inscrire six EPR2 et huit en option, tout en ralentissant le déploiement éolien et solaire. C’est un premier signal de réalisme. Mais tant que le gouvernement refusera de publier un rapport qui documente les dégâts de sa propre politique de priorité renouvelable, ce réalisme restera de façade. La France possède le premier parc nucléaire d’Europe. Elle a le choix entre l’exploiter rationnellement ou le détruire méthodiquement en le soumettant aux caprices du vent. Le rapport Fontana semble dire que ce choix a déjà été fait. Encore faudrait-il que les Français puissent le lire.



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