Les faits. La France vient de passer sous la moyenne européenne de richesse avec 98 points de PIB par habitant (vs 100 pour l’UE-27), après avoir perdu 11 points en dix ans. Elle consacre 57% de son PIB aux dépenses publiques — record européen — pour une croissance de 1,2%, pendant que la Pologne affiche 3% avec seulement 55% de dette publique.
L’idée implicite. L’État-providence français incarnerait un modèle social supérieur qui justifie son coût. Les difficultés économiques seraient conjoncturelles et réversibles par des ajustements techniques.
Notre décryptage. Les chiffres démontrent exactement l’inverse : la France fait pire en dépensant plus. Quarante ans d’interventionnisme produisent mécaniquement du déclin. Sans rupture radicale avec ce modèle obèse, le dépassement par la Pologne n’est qu’une question d’années.
Février 2026. Pour la première fois de son histoire récente, la France passe officiellement sous la barre fatidique : 98 points de PIB par habitant en standard de pouvoir d’achat, contre 100 pour la moyenne de l’Union européenne. Onzième rang continental. Dépassée par Chypre. Rattrapée dans trois ans maximum par la Pologne. Les données Eurostat ne laissent aucune place à l’interprétation charitable : la sixième puissance mondiale s’appauvrit, en valeur relative, plus vite que tous ses voisins comparables.
Ce décrochage n’a rien de conjoncturel. Il ne résulte pas d’un choc exogène, d’une malchance géographique ou d’une fatalité démographique. Il est le produit logique, mathématique même, d’un système économique qui dépense 57% de son PIB en dépenses publiques — dix points de plus que la moyenne de la zone euro — pour produire une croissance anémique de 1,2%. Pendant ce temps, la Pologne, avec une dette publique deux fois moindre et un État nettement moins envahissant, affiche une croissance de 3%. La « double peine » diagnostiquée par Mathieu Plane, directeur adjoint de l’OFCE, résume tout : « On fait autant, voire moins bien qu’ailleurs en Europe, mais à un prix exorbitant. »
Le budget 2026, adopté mi-février via l’article 49.3 après quatorze mois de crise politique, ne change strictement rien à cette trajectoire. Aucune réforme structurelle. Aucune remise en cause des fondamentaux. Juste des ajustements cosmétiques destinés à gagner quelques mois de répit face aux marchés. La France continue de creuser, méthodiquement, le trou dans lequel elle s’enfonce depuis deux décennies.
L’obésité publique qui tue la croissance
Cinquante-sept pour cent du PIB en dépenses publiques. Le chiffre mérite d’être répété tant il est vertigineux. Sept points et demi de plus que la moyenne de la zone euro. Pour quels résultats ? Une croissance divisée par trois par rapport aux pays comparables. Un taux d’emploi des 15-64 ans de 69%, contre 77% en Allemagne. Moins de la moitié des Français qui travaillent effectivement, selon Éric Dor de l’Ieseg School of Management — seules la Slovaquie et la Belgique font pire.
Cette obésité publique n’est pas une aberration statistique. Elle a un visage : celui du système de retraites le plus coûteux d’Europe après l’Italie, qui engloutit 14% du PIB à lui seul. Trois cent quatre-vingts milliards d’euros par an. Pour mémoire, l’Allemagne dépense 12,3% de son PIB pour ses retraites. La différence ? Des réformes structurelles menées il y a vingt ans, quand la France accumulait les reports et les demi-mesures.
La réforme de 2023, présentée comme « historique » par Emmanuel Macron, illustre parfaitement cette stratégie de l’évitement. Passage à 64 ans de l’âge légal, après des mois de blocages et un recours au 49.3. Résultat selon le Conseil d’Orientation des Retraites : une réforme « sous-calibrée » qui ne change rien à la tendance de fond. Aucune indexation automatique sur l’espérance de vie, contrairement aux systèmes nordiques. Aucune introduction de capitalisation pour soulager le système par répartition. Juste assez pour calmer temporairement les agences de notation, pas assez pour inverser la trajectoire.
Le précédent polonais. En 1999, la Pologne réforme en profondeur son système de retraites en introduisant un pilier par capitalisation obligatoire. Vingt-cinq ans plus tard, sa dette publique s’établit à 55% du PIB, contre 115% pour la France. Sa croissance ? Trois pour cent en 2024. Son PIB par habitant rattrape inexorablement celui de la France, qui stagne. Le diagnostic est brutal : les pays qui ont osé les vraies réformes structurelles prospèrent. Ceux qui ont accumulé les trompe-l’œil s’enfoncent.
Le problème va bien au-delà des retraites. C’est tout le modèle d’État-providence qui dysfonctionne. France Stratégie décompose l’écart de dépenses publiques avec la zone euro : 2,2 points pour les retraites, 1,5 point pour la protection sociale hors retraites, 0,6 point pour la santé, 0,5 point pour l’éducation, 0,4 point pour les charges d’intérêt de la dette. Partout, la France dépense plus pour des résultats équivalents ou inférieurs. L’inefficience n’est pas une anomalie sectorielle, elle est systémique.
Le piège politico-électoral
Pourquoi une telle inertie face à un déclin aussi documenté ? Parce que le système français s’est construit un verrouillage politique presque parfait. Vingt-trois millions de retraités et fonctionnaires qui dépendent directement des transferts publics. Des régimes spéciaux fragmentés qui transforment toute réforme globale en bataille rangée corporatiste. Un clientélisme des dépenses publiques tellement ancré qu’aucun parti, de gauche comme de droite, n’ose proposer la seule solution qui fonctionne : réduire drastiquement le périmètre de l’État.
Les tentatives de François Hollande illustrent ce piège. Sa « politique de l’offre » — CICE, Pacte de responsabilité — était censée relancer la compétitivité. Résultat : une perte de six points de PIB par habitant en cinq ans. Pourquoi ? Parce qu’on ne réforme pas un système obèse en lui injectant quelques incitations fiscales à la marge. Il faut trancher dans le vif, réduire la masse salariale publique, flexibiliser le marché du travail, introduire de la concurrence dans les services publics. Tout ce que le logiciel politique français interdit.
« La France reste au septième rang européen, mais ses gains de productivité se tassent depuis plusieurs années. »
Benoît Peloille, directeur des investissements chez Natixis Wealth
Cette stagnation de la productivité a une cause identifiable : la politique du « quoi qu’il en coûte » pendant le Covid. En maintenant artificiellement l’emploi via le chômage partiel massif, la France a empêché la destruction créatrice qui a permis à l’Allemagne et aux Pays-Bas de réallouer les ressources vers les secteurs productifs. Résultat : des entreprises zombies maintenues sous perfusion, un volume de travail dérisoire (666 heures par an et par habitant contre 770 en moyenne UE), et un taux d’emploi des 60-64 ans de 38,9% — deux fois moins qu’en Suède.
Le marché du travail français cumule tous les handicaps : rigidité réglementaire, coût du travail prohibitif, durée effective du travail parmi les plus faibles d’Europe. Et pendant ce temps, plus de la moitié des entreprises déclarent des difficultés de recrutement malgré un taux de chômage de 7,4%. Cette coexistence paradoxale de chômage de masse et de pénuries de main-d’œuvre témoigne d’une inadéquation structurelle que trente ans de « plans emploi » n’ont pas résolue. Parce qu’on refuse de s’attaquer au vrai problème : un marché du travail verrouillé par des règles conçues dans les années 1970, pour une économie qui n’existe plus.
Le déclin français n’est pas une fatalité. C’est un choix politique, renouvelé élection après élection, réforme cosmétique après réforme cosmétique. Le choix de l’interventionnisme contre la responsabilité individuelle. Du clientélisme contre l’efficacité économique. De la redistribution contre la création de richesse. Tant que ce logiciel ne sera pas remplacé par une rupture radicale — réduction drastique des dépenses publiques, vraie réforme structurelle des retraites, flexibilisation complète du marché du travail — la France continuera sa descente tranquille vers le statut de « malade de l’Europe » du vingt-et-unième siècle. Le rattrapage polonais, prévu dans moins de trois ans, ne sera que le premier symbole visible de ce naufrage programmé.



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