Le gouvernement annonce fièrement 566 millions d’euros supplémentaires pour la recherche en 2026. Derrière cette générosité de façade se cache une réalité brutale : 80% des universités sont en déficit structurel, l’État impose des charges qu’il ne finance pas, et la dette publique coûte désormais plus cher que l’Éducation nationale. Bienvenue dans l’illusion de l’argent public.
Le mirage des 566 millions
Sébastien Lecornu a présenté le projet de loi de finances 2026 avec l’assurance du bon élève : 566 millions d’euros de plus pour l’enseignement supérieur et la recherche. Un effort louable ? Regardons les chiffres de plus près.
Entre 2022 et 2026, les charges nouvelles imposées aux seules universités atteignent près d’1 milliard d’euros. Parmi elles : augmentation du point d’indice Guerini, hausse de la cotisation au CAS pensions, cotisation protection sociale complémentaire obligatoire. Le montant compensé par l’État ? 500 millions d’euros. Soit la moitié.
Le principe du “décideur-payeur” est systématiquement violé. L’État décide d’augmenter les salaires, de créer de nouvelles obligations sociales, puis laisse les établissements se débrouiller avec la facture. Résultat prévisible : 60 universités sur 74 étaient en déficit en 2024. L’Université de Lille affiche un déficit record de 45 millions d’euros, doublé en un an. Bordeaux : 20 millions. Strasbourg : 14,5 millions.
Le déficit cumulé des universités françaises atteint 400 millions d’euros – l’équivalent de 7000 à 8000 suppressions de postes. Et le ministère se félicite d’ajouter 566 millions à un système en train de couler.
L’Inserm ou l’arithmétique de la faillite
Didier Samuel, président de l’Inserm, a tiré la sonnette d’alarme devant le Sénat le 14 janvier. Son institut, avec un budget de 1,2 milliard d’euros, cumule 60 millions d’euros de mesures salariales imposées non compensées sur trois ans.
Le détail est édifiant : augmentation du point d’indice Guerini compensée à seulement 50% au lieu des 100% promis (10 millions par an), CAS pensions non financé pour 2025 et 2026 (15 millions par an), mutuelle complémentaire obligatoire non financée. Soit l’équivalent du budget annuel alloué aux dotations des unités de recherche.
Samuel prévient : “Si la situation budgétaire persiste, l’Inserm pourrait ne plus pouvoir financer des recherches déjà labellisées.” Comprendre : des projets validés, jugés d’intérêt scientifique, ne verront jamais le jour faute d’argent. L’organisme est contraint de puiser dans sa trésorerie déclinante et a baissé de 5% les dotations aux unités pour maintenir les emplois et salaires.
Voilà la traduction concrète des “efforts sans précédent” : un institut national de recherche médicale menacé dans sa capacité à financer… de la recherche médicale.
La bureaucratie ou le gaspillage organisé
Si encore ces sommes servaient à faire de la science. Mais l’essentiel du temps des chercheurs ne se passe plus au laboratoire : il se consume en rédaction de demandes de financement.
L’Agence Nationale de la Recherche (ANR) incarne ce paradoxe. En 2014, son taux de sélection tombait à environ 10% – neuf projets sur dix rejetés. Même après amélioration (24,4% en 2024), trois projets sur quatre ne sont pas retenus.
Un calcul édifiant : en 2010, pour 6390 projets soumis et 1373 financés, avec une estimation de 3-4 mois de travail par projet, on obtient 19170 à 25560 mois-chercheurs consacrés à l’écriture – soit 1742 à 2324 emplois à temps plein. Dont 78,5% en pure perte.
Les témoignages confirment : “50% des chercheurs passent 50% de leur temps à faire des demandes de financement.” Cette mécanique transforme des scientifiques en chasseurs de subventions, des laboratoires en cabinets de conseil, et la recherche en course administrative permanente.
À cela s’ajoute l’inflation des rapports : procédures du HCÉRES jugées “particulièrement longues” par la Cour des Comptes elle-même, rapports d’évaluation qui “ne jouissent pas d’une réputation à la hauteur de l’effort consenti”. On bureaucratise à tour de bras, puis on s’étonne que la productivité scientifique stagne.
La dette comme substitut à la politique
D’où vient tout cet argent promis ? De la dette, évidemment. La Loi de Programmation de la Recherche 2020 promettait 25 milliards d’euros sur 10 ans. Un “effort sans précédent” financé par l’emprunt.
La charge de la dette de l’État atteindra 59,3 milliards d’euros en 2026, contre 30 milliards en 2020. Elle dépasse pour la première fois le budget de l’Éducation nationale. La France émet 310 milliards d’obligations en 2026 (un record), avec un taux de refinancement de 3,5% contre 0-0,5% pour les obligations arrivant à échéance.
Traduction : chaque euro de recherche financé par dette coûtera 3,5 centimes d’intérêts annuels – avant d’avoir produit le moindre résultat scientifique. À l’horizon 2030, la charge d’intérêts dépassera 100 milliards d’euros selon la Banque de France.
Bruno Le Maire, en 2020, défendait l’endettement à taux négatifs comme une “formidable opportunité”. Quatre ans plus tard, le refinancement à 3,5% invalide cette logique. Mais qu’importe : les promesses électorales ont été faites, les engagements annoncés. La facture, elle, ira aux générations futures.
7,7 milliards pour le privé, la misère pour le public
Pendant que les universités plongent dans le rouge et que l’Inserm menace de ne plus financer ses projets, le Crédit Impôt Recherche (CIR) engloutit 7,7 milliards d’euros en 2024. Première niche fiscale de France. Plus que les budgets cumulés du CNRS, du CNES et de l’Inserm.
Ce dispositif, réformé en 2008 sous Sarkozy, est passé de 1,8 milliard (2007) à 6,8 milliards (2018). Il est extrêmement concentré : 200 entreprises représentent deux tiers du coût total, 28 groupes bénéficient de 27% des créances.
L’évaluation de France Stratégie (2021) est sévère : “Le CIR n’a guère contrecarré la détérioration de l’attractivité du site France pour la localisation de la R&D”. Certaines entreprises bénéficiaires ont même délocalisé après avoir touché le crédit.
L’absurdité est complète : on subventionne massivement le privé via défiscalisation (donc dette publique), pendant qu’on étrangle les universités et organismes publics par sous-financement chronique. On socialise les pertes, on privatise partiellement les gains.
L’illusion de la trésorerie
Face à ces critiques, le ministère brandit un argument massue : les universités disposent de 5 milliards d’euros de trésorerie cumulée. Preuve, selon lui, qu’elles ne sont pas en difficulté.
Mensonge par omission. Selon le rapport IGF-IGESR de janvier 2025, la trésorerie réellement disponible n’est que de 830 millions d’euros – soit six fois moins. La différence ? La majorité des 5 milliards est déjà engagée dans des projets fléchés (ANR, Europe, France 2030, PIA).
Cette trésorerie apparente est la conséquence du paiement en amont des contrats de recherche sur projet. Elle n’est donc pas “libre d’emploi”. L’argument ministériel revient à dire à une famille surendettée qu’elle est riche parce qu’elle a 50000€ sur son compte – alors que cet argent est un prêt immobilier en transit.
Cette rhétorique permet de justifier que les universités “puisent dans leurs réserves”, comme si elles géraient mal leur fortune. En réalité, elles descendent aux enfers, lentement mais sûrement.
Tocqueville avait prévenu
Dans L’Ancien Régime et la Révolution, Tocqueville décrivait un système où l’État centralisait toujours plus de fonctions, étouffait les corps intermédiaires, créait de la dépendance, puis s’étonnait de l’inefficacité générale.
Le système français de recherche en 2026 suit exactement ce schéma. L’État impose des charges non financées (dépendance), bureaucratise le financement par projets (inefficacité), promet des milliards financés par dette (illusion), subventionne massivement le privé via le CIR (clientélisme), puis accuse les établissements de mauvaise gestion quand ils sombrent.
Les 566 millions annoncés ne sont pas une solution, mais un pansement sur une jambe de bois. Ils ne compensent même pas la moitié des charges imposées. Ils s’ajoutent à une dette qui coûte désormais plus cher que l’Éducation nationale. Et ils maintiennent un système où des milliers de chercheurs consacrent la majorité de leur temps à mendier des financements plutôt qu’à faire de la science.
La faillite comme horizon
L’alternative ? Elle est simple à énoncer, difficile à accepter : cesser de mentir sur l’état réel des finances publiques. Réduire drastiquement la bureaucratie des appels à projets. Supprimer ou réorienter massivement le CIR vers les PME et ETI. Donner une vraie autonomie budgétaire aux établissements – y compris le droit à la faillite pour les mal gérés.
Surtout, arrêter de financer des promesses électorales par l’endettement public. Chaque euro distribué aujourd’hui sera payé demain – avec 3,5% d’intérêts. Les chercheurs d’aujourd’hui mendient des subventions. Ceux de demain rembourseront la dette contractée pour financer les annonces d’aujourd’hui.
L’État providence a toujours eu un problème avec l’arithmétique. Le budget 2026 de la recherche en est une nouvelle illustration éclatante.



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