Décryptage

LFI se pose en victime après la mort de Quentin : anatomie d’une inversion accusatoire

Palais Bourbon, siège de l'Assemblée nationale, vu depuis la Seine sous un ciel nuageux
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L’affirmation. LFI se dit « agressée, réunion après réunion » et dénonce un « matraquage médiatique » à son encontre après la mort de Quentin à Lyon.

Le sous-texte. Un homme a été tué en marge d’un événement LFI. La veille, le parti défendait officiellement la Jeune Garde, dont un co-fondateur est soupçonné d’avoir participé au lynchage. L’inversion des rôles n’est pas un accident rhétorique : c’est une stratégie.

Le 12 février 2026, Quentin est lynché en marge d’une conférence de la députée Rima Hassan à Sciences Po Lyon. Il meurt de ses blessures. Vingt-quatre heures plus tôt, LFI publiait un communiqué officiel exigeant que « le gouvernement abandonne sa procédure de dissolution de la Jeune Garde ». Le parti accusait alors le pouvoir de « criminaliser les voix antifascistes ». Le groupe dissous le 12 juin 2025 pour « agissements violents récurrents » comptait parmi ses co-fondateurs Raphaël Arnault, aujourd’hui député LFI du Vaucluse, et Jacques-Élie Favrot, assistant parlementaire d’Arnault, accusé par des témoins d’avoir participé au passage à tabac.

Entre le communiqué de soutien du 11 février et le meeting de Montpellier du 15 février, la séquence LFI a suivi un schéma désormais identifiable. Ce schéma, Progressisme.com l’avait déjà documenté lors de précédentes affaires. Il ne s’agit plus d’un réflexe défensif : c’est une mécanique politique délibérée.

Du 12 au 15 février : trois jours pour passer de la condamnation au déni

La chronologie est parlante. Le 13 février, au lendemain du drame, Rima Hassan condamne « fermement » des faits qu’elle qualifie d’« extrêmement graves et inacceptables ». Le même jour, Manuel Bompard, coordinateur national de LFI, déclare que le parti « condamne avec la plus grande fermeté toute violence physique » et ajoute que « personne ne doit perdre sa vie pour ses idées ». À ce stade, le ton est celui de la gravité. La condamnation semble nette.

Deux jours plus tard, tout bascule. Le 15 février à Montpellier, Jean-Luc Mélenchon opère un virage à 180 degrés. Le fondateur de LFI ne parle plus du mort. Il parle de son parti.

« C’est nous qui sommes agressés, réunion après réunion, par des gens qui s’appellent Némésis ou On va vivre qui viennent dans les salles, hurlent, se roulent par terre et essaient de provoquer des affrontements. »

— Jean-Luc Mélenchon, meeting de Montpellier, 15 février 2026

Dans la même prise de parole, Mélenchon conteste frontalement la version des faits établie par l’AFP : « Il n’y a pas l’ombre d’un couteau dans cette histoire. » Il ajoute que « tous les récits qui ont été faits dans les heures qui ont suivi n’ont aucun rapport avec la réalité ». Le basculement est complet. En soixante-douze heures, LFI est passée de la condamnation du lynchage à la contestation de sa réalité.

Condamner, relativiser, accuser : le triptyque de l’inversion

La séquence Quentin n’est pas un cas isolé. Elle reproduit un schéma en trois temps que LFI applique systématiquement lorsque le réel contredit son récit.

Premier temps : la condamnation minimale. Le parti prononce des mots de circonstance, calibrés pour ne pas être accusé d’indifférence. Le 13 février, Bompard condamne « avec la plus grande fermeté ». La formule est rituelle, presque administrative. Elle coche la case de la décence sans engager le parti sur le terrain des responsabilités. Aucune mention de la Jeune Garde. Aucune mention d’Arnault. Aucune mention du communiqué publié vingt-quatre heures plus tôt en soutien au groupe dissous.

Deuxième temps : le pivot victimaire. La fenêtre de condamnation se referme en quarante-huit heures. Mélenchon ne parle plus de la victime, il parle de LFI comme victime. Les 5 à 8 permanences vandalisées à travers la France (Metz, Lille, Périgueux, Bordeaux, Paris, Castres, Montpellier, Toulouse, Rouen) deviennent le centre du récit. Le parti passe du banc des accusés au fauteuil des plaignants. Les vandalismes sont réels, et il est légitime de les condamner. Mais les utiliser pour effacer un mort relève d’un tout autre registre.

Vitrine brisée et tags à la peinture rouge sur la façade d'un local politique en France
Plusieurs permanences LFI ont été dégradées à travers la France après la mort de Quentin

Troisième temps : l’attaque contre les médias. C’est le verrou qui referme le dispositif. En déplaçant la colère vers les journalistes, LFI rend toute question sur ses responsabilités suspecte. Mélenchon vise nommément LCI, accusée d’avoir organisé contre Bompard « un nouveau style d’émission : la garde à vue télévisée » où figuraient « tous les points de vue de l’extrême droite sur le drame de Lyon ». Il généralise : « Nous en avons assez de subir ce matraquage médiatique permanent qui appelle à la haine contre nous. » La mécanique est implacable : quiconque interroge devient complice du « lynchage médiatique ».

Ce triptyque, condamner puis relativiser puis accuser, n’est pas un réflexe défensif maladroit. C’est une grammaire politique. Éric Coquerel, député LFI, l’illustre en invoquant dans la foulée les « groupuscules d’extrême droite qui sèment la terreur », comme si la symétrie suffisait à dissoudre la responsabilité de son propre camp.

Quatennens, antisémitisme : le même logiciel à l’épreuve des faits

Pour mesurer le caractère systématique de cette stratégie, il faut remonter aux précédents. Chaque fois que LFI a été confrontée à des faits embarrassants, le même triptyque s’est déployé avec une régularité qui exclut le hasard.

Affaire Quatennens (2022). Le député du Nord est condamné pour violences conjugales. Sa première réaction publique est de dénoncer un « lynchage médiatique ». Il refuse de démissionner. Jean-Luc Mélenchon lui apporte initialement son soutien. Ce n’est que sous la pression de l’opinion que Quatennens finit par reconnaître que ses déclarations ont eu pour effet « d’inverser la culpabilité ». Il sera réintégré au groupe parlementaire quatre mois après sa condamnation. Le schéma est identique : condamnation tardive et sous contrainte, victimisation du mis en cause, attaque contre ceux qui ont couvert l’affaire.

Le précédent de l’antisémitisme post-7 octobre obéit à la même logique. Quand les accusations se multiplient après les prises de position du parti sur le conflit israélo-palestinien, LFI ne répond pas sur le fond. Le parti dénonce un « amalgame infondé » entre antisionisme et antisémitisme, puis une « campagne au service de l’extrême droite », puis un « matraquage médiatique ». La structure est rigoureusement la même : nier la substance, se poser en cible, disqualifier le messager.

Dans les trois cas, le réel est le même ennemi. Des violences conjugales avérées, des accusations documentées, un homme mort. Et dans les trois cas, la réponse de LFI suit le même algorithme : absorber le choc initial par une condamnation de façade, puis retourner le récit pour transformer l’accusé en victime.

Cette mécanique a un nom dans la littérature sur les conflits contemporains. L’Encyclopédie de la pensée géopolitique et économique (EPGE) identifie la victimisation systématique comme un « modus operandi » : une technique qui consiste à revendiquer le statut de victime non pas pour obtenir justice, mais pour interdire toute critique. Quand un parti politique s’en empare, il ne se défend plus. Il immunise ses pratiques contre l’examen démocratique.

La victimisation comme impasse démocratique

Le cas Quentin révèle un problème qui dépasse LFI. La victimisation politique fonctionne parce qu’elle exploite une faille de la démocratie d’opinion : dans un débat saturé d’émotions, celui qui se déclare victime prend l’avantage sur celui qui demande des comptes. Poser une question devient une agression. Enquêter devient du harcèlement. Informer devient un « matraquage ».

Soyons justes : les permanences LFI ont réellement été vandalisées, LFI a condamné les faits dès le 13 février, et l’enquête judiciaire suit son cours. Personne ne conteste ces éléments. Mais mettre en balance la vie d’un homme et des vitrines brisées relève d’une indécence qui disqualifie le propos. On ne répond pas à un meurtre en comptant ses carreaux cassés. Et une condamnation de circonstance au lendemain du drame ne rachète pas le déni orchestré quarante-huit heures plus tard.

Le contraste avec les réactions politiques extérieures est éclairant. Le ministre de l’Intérieur Bruno Retailleau a pointé « l’extrême violence dans les satellites de LFI ». Gérald Darmanin a été plus direct : « C’est l’ultragauche qui manifestement a tué. » Comme dans d’autres affaires récentes, la question de la responsabilité politique se pose avec une acuité que le jeu victimaire ne peut éternellement esquiver.

Car ce qui frappe dans la séquence du 11 au 15 février, c’est la vitesse. Vingt-quatre heures avant le drame, un communiqué officiel de soutien à la Jeune Garde. Le jour du lynchage, le silence. Le lendemain, la condamnation de circonstance. Deux jours plus tard, le pivot victimaire. Le calendrier dessine une trajectoire qui n’a rien de spontané. C’est une gestion de crise, pas un deuil.

Un parti qui prétend défendre la justice sociale devrait être le premier à assumer la responsabilité quand la violence émerge dans son orbite. En choisissant systématiquement la victimisation contre la responsabilité, LFI ne protège pas ses militants. Elle protège son récit. Et quand le récit prime sur le réel, quand un mort compte moins que l’image du parti, ce n’est plus de la politique. C’est une idéologie mortifère.

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