Les faits. Neïla Latrous, cheffe du service politique de BFMTV depuis juillet 2023, est remplacée par Marie Chantrait, recrutée à LCI par le nouveau directeur général Fabien Namias. Parallèlement, les transferts entre BFMTV et France Télévisions se multiplient : Benjamin Duhamel part vers France Inter, Guillaume Daret fait le chemin inverse, Marc Fauvelle quitte France Inter pour BFMTV.
L’idée implicite. Un simple mercato médiatique, la vie normale des rédactions à l’approche d’une élection majeure.
Notre décryptage. Qu’un patron de chaîne privée installe ses équipes relève de la logique d’entreprise. Le problème commence quand le service public, soumis à des obligations de neutralité et de pluralisme, pioche dans le même vivier et alimente le même circuit fermé. Ce sont les mêmes visages qui se redistribuent les mêmes postes, préformatant le cadrage de la présidentielle 2027.
Plus de quarante départs de BFMTV depuis son rachat en mars 2024 par le groupe CMA CGM de Rodolphe Saadé, milliardaire régulièrement décrit comme « proche d’Emmanuel Macron » par la presse française. Au moins sept recrues venues de LCI en quelques mois. Des allers-retours incessants entre chaînes privées et service public. Le mercato médiatique de 2025 n’est pas une série de mouvements isolés : c’est une redistribution massive des cartes du journalisme politique français, à dix-huit mois d’une élection présidentielle. Et dans ce grand jeu de chaises musicales, les mêmes noms reviennent, les mêmes réseaux fonctionnent, le même microcosme se perpétue.
L’empire Namias : un patron installe ses troupes, une journaliste encombrante s’efface
Quand Fabien Namias prend la direction générale de BFMTV en octobre 2024, succédant à Marc-Olivier Fogiel, décrit par Off-Investigation comme « un intime des Macron » ayant imposé une « ligne éditoriale macroniste », il arrive avec une méthode éprouvée et un carnet d’adresses bien rempli. Ancien directeur général adjoint de LCI, il connaît ses équipes et entend les retrouver. Marie Chantrait, Paola Puerari, Émilie Broussouloux, Julien Arnaud, François Clemenceau, Didier François, Soazig Quéméner : la liste des recrues venues de LCI ressemble à un déménagement de rédaction plus qu’à un recrutement classique.
Dans cette reconfiguration, Neïla Latrous fait les frais du changement de régime. Cheffe du service politique depuis juillet 2023, elle se voit retirer la direction au profit de Marie Chantrait. Selon Puremedias, Namias lui aurait « garanti qu’elle aurait toute sa place dans le dispositif 2027 », une formule diplomatique qui signifie concrètement qu’elle reste à l’antenne mais perd le commandement. C’est la logique classique d’un nouveau patron qui installe ses fidèles, et il serait naïf de s’en étonner dans le secteur privé.
Mais le cas Latrous est aussi celui d’une journaliste dont le parcours est jalonné de polémiques. En avril 2017, Le Canard enchaîné rapporte qu’elle se serait « trémoussée » avec des cadres du Front national le soir de la qualification de Marine Le Pen au second tour de la présidentielle. Dans son livre Le Tsunami, publié en 2018 chez Plon et coécrit avec Jean-Baptiste Marteau, elle conteste cette version et accuse des « collègues mal intentionnés ». En octobre 2024, elle interroge le ministre Barrot sur la santé de Mohammed VI lors d’une interview sur BFMTV, provoquant une campagne de harcèlement en ligne par des internautes marocains. Plus récemment, en novembre 2025, elle critique publiquement la méthodologie d’un sondage IFOP sur la progression de l’islamisme chez les jeunes, estimant que l’échantillon mélange « des choux et des carottes ». Saluée par des médias communautaires, critiquée pour partialité par d’autres, elle incarne une figure clivante du journalisme politique français.
Le précédent. Lors du rachat de Canal+ par Vincent Bolloré, la recomposition des équipes éditoriales avait suivi une logique similaire : départs massifs, installation de profils loyaux, reformatage de la ligne. Plus de quarante journalistes ont quitté BFMTV depuis l’arrivée de CMA CGM, un exode qui rappelle que le changement de propriétaire d’une chaîne d’information n’est jamais qu’une affaire de gestion.
Qu’un dirigeant de chaîne privée compose son équipe selon ses affinités professionnelles, c’est son droit le plus strict. L’information télévisée est aussi une industrie, avec ses logiques de management et de confiance. Le problème n’est pas là.
Le circuit fermé : quand France Télévisions joue au même jeu que les chaînes privées
Le problème commence quand on observe où vont et d’où viennent les journalistes qui circulent. Benjamin Duhamel quitte BFMTV pour la matinale politique de France Inter en août 2025. Guillaume Daret, après treize ans à France Télévisions, rejoint BFMTV en janvier 2025 pour présenter BFM Politique. Marc Fauvelle fait le trajet inverse, de France Inter vers BFMTV à l’automne 2025. Léa Salamé passe de France Inter au 20 heures de France 2, succédant à Anne-Sophie Lapix. Ce ne sont pas des trajectoires individuelles : c’est un système de vases communicants entre un petit nombre de rédactions parisiennes.
La distinction entre secteur privé et service public devient alors cruciale. BFMTV, propriété de CMA CGM, n’a de comptes à rendre qu’à ses actionnaires et à son audience. France Télévisions, financée par la contribution à l’audiovisuel public, est soumise à un cahier des charges qui lui impose pluralisme, diversité des points de vue et indépendance éditoriale. Quand le service public recrute systématiquement dans le même vivier que les chaînes privées d’information en continu, il importe avec ces journalistes leurs réflexes, leurs réseaux, leur cadrage des enjeux politiques. Le détail qui dérange : BFMTV a été qualifiée de « télé Macron » par plusieurs enquêtes journalistiques, du Média à Mediapart. Des journalistes formés dans une rédaction dont la proximité avec le pouvoir est documentée se retrouvent ensuite aux commandes du service public, censé garantir la neutralité du débat. La question n’est pas de savoir si ces professionnels sont compétents. Elle est de comprendre pourquoi France Télévisions, avec ses obligations légales de pluralisme, ne cherche pas à diversifier ses sources de recrutement.
« Des choux et des carottes »
— Neïla Latrous, à propos de la méthodologie du sondage IFOP sur l’islamisme, novembre 2025
Cette formule de Latrous sur le sondage IFOP pourrait s’appliquer au mercato lui-même : on mélange des logiques incompatibles. La logique d’entreprise d’une chaîne privée, où un patron choisit librement ses lieutenants, et la mission de service public, où la diversité des profils et des sensibilités devrait primer sur les réseaux d’interconnaissance. Le résultat est un écosystème endogame où les mêmes journalistes, formés dans les mêmes rédactions, partageant les mêmes grilles de lecture, se retrouvent aux commandes du traitement politique sur l’ensemble des grandes chaînes, publiques comme privées.
À dix-huit mois de la présidentielle de 2027, cette homogénéité n’est pas anecdotique. Ce sont ces rédactions qui décideront quels sujets méritent un plateau spécial, quels candidats bénéficieront d’interviews longues, quel cadrage sera appliqué aux propositions des uns et des autres. Quand le vivier est le même partout, le risque n’est pas celui d’un complot, mais celui, plus insidieux, d’un angle mort collectif. Les questions que personne ne pose parce que tout le monde, dans ce petit monde, considère qu’elles ne se posent pas.
Le mercato médiatique de 2025 n’est ni un scandale ni une anomalie. C’est le symptôme d’un journalisme politique français qui fonctionne en circuit fermé. Que les chaînes privées jouent ce jeu relève de leur liberté. Que le service public s’y prête avec la même désinvolture est une faillite de sa mission. La présidentielle 2027 se prépare déjà dans les rédactions, et les Français méritent de savoir que les arbitres du débat sont, pour beaucoup, interchangeables.



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