- Titre
- Les Négriers en terres d’Islam
- Auteur
- Jacques Heers
- Éditeur
- Perrin / Tempus
- Pages
- 318
- Année
- 2003
- Genre
- Essai historique
La promesse du livre. Documenter la traite négrière arabo-musulmane, première par la chronologie, la plus longue par la durée, et comprendre pourquoi l’historiographie occidentale a choisi de la passer sous silence pendant des décennies.
Ce qu’il apporte vraiment. Une cartographie précise des routes caravanières et maritimes, une analyse des conditions d’esclavage en terres d’Islam, et une mise en accusation frontale d’une communauté historienne qui a sciemment détourné le regard pour ne condamner que la traite atlantique européenne.
Mille deux cents ans de routes caravanières que personne ne veut cartographier
Le constat de Jacques Heers tient en une phrase, et elle est accablante : « Rien, absolument rien sur les musulmans. Les trafiquants et les caravaniers de l’Islam, actifs pendant bien plus d’un millénaire, n’ont tout simplement pas existé. » Le professeur de la Sorbonne, trois fois lauréat de l’Académie française, médiéviste dont personne ne contestait la compétence avant qu’il ne s’attaque à ce sujet, ne lance pas cette accusation à la légère. Il la documente sur 318 pages avec une érudition qui force le respect, sources arabes à l’appui, chroniques de voyageurs, récits de géographes musulmans eux-mêmes.
Ce que le livre révèle d’abord, c’est l’ampleur géographique du phénomène. Le Sahara n’était pas une barrière, c’était une autoroute. Heers décrit un réseau de pistes d’une densité considérable, reliant l’Afrique subsaharienne aux grands marchés du monde islamique. Zaouila, peuplée dès les premières années 700 de Berbères kharidjites, fut pendant plus d’un millénaire le principal fournisseur du monde islamique en esclaves noirs. Un millénaire. On parle ici de routes commerciales structurées, de villes-entrepôts, de circuits économiques rodés sur des siècles, pas d’un accident de l’histoire.
« Pendant tout le temps de l’esclavage, soit pendant un millier d’années pour le moins, un certain nombre de grandes routes caravanières se sont imposées, pour aboutir à quelques grands marchés, toujours les mêmes. »
Les Négriers en terres d’Islam, sur les routes transsahariennes
La condition des esclaves noirs en terres d’Islam, Heers la restitue sans complaisance mais sans caricature non plus. Il reconnaît la diversité des situations, des esclaves domestiques aux travailleurs des mines de sel et des plantations. Mais il refuse la fable d’un esclavage musulman qui aurait été plus doux que l’esclavage atlantique, cette fable que certains historiens ont propagée pour maintenir le monopole de la culpabilité sur l’Occident. Aucun Noir, esclave en Égypte, au Maroc ou en Orient, n’a écrit le récit de sa vie, rappelle-t-il. Ce silence des victimes ne prouve pas la douceur du système. Il prouve l’inverse : l’impossibilité même de témoigner.
Le racisme structurel des sociétés esclavagistes islamiques est documenté sans détour. Heers cite Ibn Abd Rabbihi, né à Cordoue en 860, pour qui trois créatures seulement pouvaient troubler la prière : un âne, un chien et un mawla, le Noir affranchi. On ne marchait pas dans la rue côte à côte avec eux. Ce n’est pas un orientaliste européen du XIXe siècle qui le dit. C’est un lettré musulman du IXe siècle.
Cent cinquante ans contre douze siècles, et c’est la traite la plus courte qu’on enseigne
Le point central du livre, celui qui dérange le plus, est arithmétique. La traite atlantique européenne a duré environ cent cinquante ans. Les traites musulmanes, transsahariennes et maritimes, environ mille deux cents ans. Comment prétendre écrire l’histoire de l’esclavage africain en ignorant la plus longue, la plus ancienne, la plus étendue géographiquement des trois grandes traites ?
Heers est honnête sur les limites de la quantification. Il admet que toute mise en chiffres est par force de fantaisie ou de parti pris. Mais le simple bon sens, dit-il, devrait inciter à prendre en compte une réalité difficile à mettre en doute : la disproportion des durées. Ce que Tidiane N’Diaye confirmera cinq ans plus tard dans Le Génocide voilé en avançant le chiffre de dix-sept millions d’Africains déportés sur treize siècles. N’Diaye est sénégalais, anthropologue, spécialiste des civilisations africaines. On aura du mal à l’accuser de sympathies droitières.
« Pourquoi continuer à ne parler, comme le font encore tant d’auteurs, que des négriers de Nantes et de Bordeaux, que de cette traite européenne et atlantique, en la considérant comme seule responsable des misères de l’Afrique ? »
Les Négriers en terres d’Islam, en conclusion
La loi Taubira de 2001, qui reconnaît la traite négrière comme crime contre l’humanité, a choisi d’exclure explicitement la traite arabo-musulmane de son champ. Ce n’est pas un oubli. C’est un choix politique. La mémoire des victimes africaines est donc à géométrie variable : elle compte quand les bourreaux sont européens, elle s’efface quand les bourreaux sont musulmans. Heers avait vu juste, et le temps lui a donné raison.
Car la postérité a confirmé le fond de sa thèse. Outre N’Diaye, Malek Chebel, anthropologue algérien des religions, publie en 2007 L’Esclavage en terre d’Islam, où il parle d’un tabou bien gardé. Olivier Pétré-Grenouilleau, dans Les Traites négrières (2004), propose une vision globale des trois traites et se fait poursuivre en justice par le Collectif DOM pour contestation de crime contre l’humanité, avant que la plainte ne soit retirée. Cette affaire, qui a conduit à la création du mouvement Liberté pour l’histoire, illustre parfaitement le climat intellectuel que Heers dénonçait : quiconque ose élargir le regard au-delà de la traite atlantique risque l’excommunication.
Attaquer le messager pour ne jamais parler du message
On objectera les connexions de Jacques Heers avec la Nouvelle Revue d’Histoire, Radio Courtoisie, et le fait que l’Institut Iliade lui rende hommage. Balayons cela en trois phrases. Heers a enseigné quarante ans à la Sorbonne, dirigé des thèses, publié chez les éditeurs les plus respectés, reçu trois prix de l’Académie française. Son œuvre ne se réduit pas à ses fréquentations tardives. Et surtout, l’argument ad hominem est précisément le mécanisme qu’il dénonce : disqualifier le messager pour ne jamais avoir à discuter le message.
Le reproche le plus sérieux qu’on puisse adresser au livre concerne son ton. Heers est polémique, parfois mordant, souvent accusateur envers ses collègues historiens. Certains y verront un manque de sérénité académique. Mais c’est un reproche circulaire : ce sont les mêmes qui ont rendu cette sérénité impossible en verrouillant le sujet pendant des décennies qui demandent ensuite à ceux qui forcent la serrure de le faire poliment. Le refus de parler vrai et la complaisance qui consiste à n’accuser que les hommes de son pays, de sa communauté de culture et de religion, comme l’écrit Heers, ont inspiré les travaux français et anglo-saxons pendant trop longtemps pour que celui qui brise le silence soit tenu à la courtoisie.
« Le refus de parler vrai et, surtout, la complaisance qui consiste à n’accuser que les hommes de son pays, de sa communauté de culture et de religion ont pendant longtemps inspiré les travaux, français et anglo-saxons notamment, qui, tous, ont régulièrement affirmé que seule la traite atlantique des chrétiens aux XVIIe et XVIIIe siècles avait dépeuplé l’Afrique. »
Les Négriers en terres d’Islam, sur l’occultation historiographique
L’érudition de Heers, sa bibliographie de centaines de références, sa maîtrise des sources arabes et des chroniques de voyageurs, sa géographie historique minutieuse du Sahara et de l’océan Indien, tout cela constitue un socle factuel que vingt ans de publications ultérieures n’ont fait que renforcer. Le vrai scandale n’est pas qu’un médiéviste ait fréquenté Radio Courtoisie. Le vrai scandale, c’est que douze siècles de traite négrière, des millions de victimes africaines, des routes commerciales documentées par les sources musulmanes elles-mêmes, aient pu être effacés de la mémoire collective par une historiographie qui prétendait défendre la dignité des peuples colonisés.
Heers le résume dans une formule qui devrait servir d’épigraphe à tout débat sur le sujet : « Dès lors que l’historien veut s’ériger en juge ou se croit tenu de l’être, tout est faussé. » C’est exactement ce qui s’est passé. L’histoire de l’esclavage a été confisquée par le tribunal, et le tribunal a décidé que certains accusés ne comparaîtraient pas.
Ouvrage essentiel sur un angle mort de l’historiographie française. Malgré un ton polémique assumé, Jacques Heers livre une documentation rigoureuse sur la traite négrière arabo-musulmane que la postérité, de Tidiane N’Diaye à Malek Chebel, a largement confirmée. Un livre que la France refuse de regarder en face, ce qui est précisément la raison de le lire.
Couverture : Perrin.



