Le 23 juin 2026, Macron panthéonise Marc Bloch. Sixième cérémonie du double quinquennat, dix mois avant la présidentielle. Le discours désigne nommément un parti. Le procédé a un nom : campagne.
Macron monte au pupitre. Il cite L’Étrange défaite, exhume la phrase de Bloch sur « ces Français d’influence et de pouvoir qui doutaient de la France, la voyaient déjà décadente, au fond, n’y croyaient plus », puis la retourne contre la salle : « Ils se proclament plus français que vous. Ce sont toujours les premiers à sacrifier la France aux intérêts de puissances hostiles. » La flèche est pré-écrite. La cible est nommée en coulisses : le Rassemblement national. L’Élysée précise dans la foulée que la cérémonie marque « non pas le repli identitaire mais l’ouverture à l’autre, sur l’altérité ». Le mort vient de prendre parti.
Le calendrier des six panthéonisations éclaire l’intention politique.
- 1er juillet 2018
- Simone et Antoine Veil. Un an après l’élection.
- 11 novembre 2020
- Maurice Genevoix. Centenaire de l’armistice.
- 30 novembre 2021
- Joséphine Baker. Six mois avant la présidentielle de 2022.
- 21 février 2024
- Missak Manouchian et les FTP-MOI. Quatre mois avant les Européennes.
- 9 octobre 2025
- Robert Badinter.
- 23 juin 2026
- Marc Bloch et Simonne Vidal. Dix mois avant la présidentielle de 2027.
Trois cérémonies sur six précèdent un scrutin. Baker à six mois d’une présidentielle, Manouchian à quatre mois d’une Européenne, Bloch à dix mois d’une présidentielle. La cadence n’est pas celle d’un magistère mémoriel, elle est celle d’un agenda de campagne. La culture sert à préempter le débat : avant l’urne, on désigne les morts qui décideront du vote. Le Panthéon devient une tribune feutrée, où l’État convoque ses ancêtres pour cadrer les vivants.
L’opération intellectuelle est plus brutale encore. Bloch est convoqué pour la moitié de ce qu’il est. Le testament de 1941, lu pendant la cérémonie (« Je suis né juif ; je ne revendique mon origine que dans un seul cas : en face d’un antisémite »), sert l’allégorie républicaine. Bloch « authentiquement républicain, défenseur ardent et inlassable de la laïcité », « l’homme des Lumières » entré dans « l’armée des ombres », sa déportation comme conséquence de « l’antisémitisme d’État initié par le gouvernement du maréchal Pétain ». Tout est exact. Tout est partiel.
Car L’Étrange défaite contient une autre phrase. Même livre, même auteur, même France. Elle n’a pas franchi le portique le 23 juin.
- Cité par l’Élysée
- « Ces Français d’influence et de pouvoir qui doutaient de la France, la voyaient déjà décadente, au fond, n’y croyaient plus. » Phrase pivot, retournée en arme : « Ils se proclament plus français que vous. »
- Occulté par l’Élysée
- « Il est deux catégories de Français qui ne comprendront jamais l’histoire de France : ceux qui refusent de vibrer au souvenir du sacre de Reims ; ceux qui lisent sans émotion le récit de la fête de la Fédération. » Même livre. Même auteur. Inaudible au Panthéon le 23 juin 2026.
Reims et la Fédération. Le sacre et le serment. La France charnelle d’un côté, la France des droits de l’autre, indissolublement nouées chez Bloch. C’est précisément cette moitié-là, l’attachement physique à un sol, à des rites, à une continuité, que le discours du 23 juin frappe d’interdit. L’historien qui vibrait au souvenir de Reims se voit transformé en témoin à charge contre quiconque ose, aujourd’hui, parler d’enracinement. La phrase appartient au même livre. Elle est introuvable dans le discours présidentiel.
La famille Bloch a publiquement exclu le RN. Suzette Bloch, petite-fille, à France Inter : « Le Rassemblement national, ce sont les héritiers de la Waffen-SS qui ont assassiné mon grand-père. » Position assumée, légitime, datée. Cela ne l’a pas empêchée, le soir même, de poser au pied du portrait de son grand-père avec La France insoumise, premier parti antisémite de France.

La cohérence morale s’arrête où commence l’utilité politique. Macron, lui, a exclu la moitié du Bloch réel. La symétrie n’est pas fortuite. Bloch sert à chasser le RN du Panthéon et à y recevoir LFI au nom de la même cause antifasciste. Le mort condamne d’un côté ce qu’il absout de l’autre.
Marc Bloch, 23 juin 2026. La République panthéonise un juif fusillé en 1944 et se dispute sa mémoire pour cadrer un scrutin. Les juifs vivants, eux, comptent leurs morts depuis 2023 dans une indifférence d’État. On couronne les héros. On laisse les vivants à leur peur. Le Panthéon n’est pas un trophée électoral, c’est un alibi.




